Laïcité intégrale
"Laïcité intégrale" : Il m'est
arrivé - c'était à la fête de l'École
Laïque, au **** - d'appeler ainsi la politique que le gouvernement
de M. Combes ou c'était le terme idéal vers lequel elle devait
nous acheminer.
A certains de nos amis ce mot a pu paraître
excessif. Il est vrai qu'à cette époque le président
du conseil n'avait pas *** ***, ni ne semblait sur le point de faire les
déclarations que le vatican depuis s'est chargé de lui faciliter.
D'autre part, la presse catholique - suivie, comme
c'est devenu l'usage, par la presse "libérale" - affecta de voir
là une nouvelle menace jacobine, une opération de la fièvre
maligne si connue sous le nom d'esprit sectaire.
Je voudrais essayer de justifier, non de moi, qui
importe peu, mais de l'idée.
Il y a deux modes de laïcité : l'une
relative, l'autre absolue.
La première a des degrés aussi nombreux
que peuvent l'être les combinaisons intermédiaires entre l'État
où rien n'est laïque et l'État où tout est laïque.
Quand, par exemple, dans notre Occident, les nations
imaginent de se donner des lois et des constitutions qui ne soient pas
dictées par Dieu, ou quand saint Louis institua des juges royaux
avec une autorité indépendante de l'Église, ou bien
quand l'opinion publique en vint à permettre ou à réclamer
des nouveautés aussi hardies que celles de nommer des médecins
laïques, des infirmiers ou des infirmières laïques, des
maîtres et des maîtresses d'école laïques, ce furent
autant d'étapes nécessaires dans une voie où il parait
qu'on ne marche pas vite, puisque l'on y peut marcher des siècles
sans être au bout. Il y a tantôt mille ans que nous sommes
en train de nous "séculariser".
La Révolution de 89 a consommé irrémédiablement
la sécularisation essentielle, celle de la condition des personnes
: enlever les registres de l'état-civil au clergé, c'était
ôter à la déclaration de naissance, de mariage et de
décès tout caractère religieux obligatoire.
La Révolution avait fait plus, et *** ***
à celle que la laïcité ne fût, du premier coup,
réelle, définitive et ***. Mais le terrain, dont elle avait
pris possession, fut vite repris par la ***, et depuis trente ans nous
sommes occupé à le reconquérir morceau par morceau.
Peu à peu, la troisième République république
est revenu au point qu'avait atteint la première. Elle a réintroduit
l'idée de laïcité dans les programmes de l'enseignement
public, puis dans la composition des autorités chargées de
le diriger, puis dans le choix du personnel enseignant.
Le jour est venu où elle a refusé
ou *** l'existence légale aux congrégations, c'est à
dire à des groupements ar* de personnes humaines plus ou moins volontairement
dépouillées de tout *** des droits de la personne. C'est
M. Combes, par un raid hardi que lui-même n'eût peut-être
pas prévu trois mois plus tôt, nous a mené jusqu'à
ce point extrême : la suppression de l'enseignement congréganiste,
même dans l'école privée.
Mais, si attachant que soit, à toutes ses
pages et dans tous se incidents, cette longue histoire de la laïcisation
de la France, c'est à présent quelle prend son maximum d'intérêt.
A présent, en effet, les épisodes
de la *** ne passionnent plus ni à droite ni à gauche : de
part et d'autre, c'est sur l'issue finale qu'on a les yeux fixés.
De quoi s'agit-il définitivement, sous le
nom de laïcité, entre l'Église et l'État ? La
guerre finie, sur quelle base va-t-on faire la paix ?
Les esprits avisés, ceux qui savent leur
histoire , répondent : Que voulez-vous qu'il y ait d'autre que l'éternel
recommencement ? On fera un nouveau règlement de frontières,
on arrêtera un modus vivendi, plus perfectionné, pour
éviter "les empiétements" de l'une sur "l'exigence abusive"
de l'autre.
C'est précisément ce à quoi
nous nous opposons. La solution à nos yeux n'est pas dans une nouvelle
cote mal taillée. Elle est dans une autre conception de la *** de
l'Etat que nous appelons - par contraste avec la laïcité relative,
seule pratiquée jusqu'ici - la laïcité absolue ou intégrale.
En quoi consiste-telle ?
Au premier abord, il peut sembler en** qu'il va être
question d'une nouvelle série de mesures partielles, du même
ordre que les précédentes, mais plus organisées et
plus radicales.
Mais il ne faut pas nier en effet qu'il reste ***
à l'État un certain nombre de décisions à prendre,
de gestes à accomplir pour que la laïcité ne soit pas
entachée de contradictions flagrante. ce ne sont que des détails
en eux-même insignifiants; ils ne valent que comme pierre *** de
notre sincérité ou de notre ****. Si nous voulons être
laïques *** *** dans les formules *** du serment d'obligation d'attester
**** comme si l'athée ne pouvait pas prêter serment aussi
valablement. Pourquoi maintenir dans les lieux publics des emblèmes
religieux ? Pourquoi maintenir dans *** école sans Dieu tout un
chapitre du programme relatif aux devoirs envers Dieu ? Des universitaires
nullement ** d'athéisme sont les premiers à dénoncer
qu'il y a là une inconséquence **** M. *** dans son petit
livre ***** s'en explique ******
Mais ce n'est pas dans ces extrêmes et minuscules
conséquences que s'affirme l'intégralité du principe
laïque. Elle réside dans l'opération d'ensemble qui
reste à faire quand on a fini toutes les opérations de détail.
En effet, chez nous, l'État a laïcisé
tous ses services : il ne lui reste plus à laïciser que lui-même.
La mairie, l'école, l'hospice, la caserne,
la prison, le tribunal n'ont plus de religion officielle ; l'État
en a encore une, ou plusieurs.
La nation ne se charge plus de fournir un culte
aux diverses collectivités partielles dont elle est responsable,
aux enfants, aux malades, aux infirmes, aux soldats, aux détenus.
Mais elle-même, comme collectivité globale, reconnaît
le culte en tant que service public.
Elle se passe de l'idée religieuse dans tout
son fonctionnement administratif, législatif, juridique, politique.
Mais elle lui réserve légalement un domaine propre dans le
domaine public.
Et qu'on ne dise pas : "L'État est laïque,
puisqu'il n'y a plus de religion d'État". Il n'y en a plus ? Pourquoi
? Parce qu'il y en a trois ou quatre. C'est de leur concurrence qu'est
faite notre laïcité. L'État ne s'abstient pas de religion,
il s'abstient de prendre parti entre elles. Sa laïcité, au
fond, n'est que la neutralité.
En réalité, c'est entre ces deux conceptions
qu'il faut opter : l'État simplement neutre, ou bien l'État
vraiment laïque. Pour mériter ce dernier nom, il faut que l'État
se désintéresse de toutes les Églises, supprime le
budget des cultes et dénonce le Concordat.
Sommes-nous mûrs pour cette évolution,
pour le régime de la laïcité sans restriction ?
Au fond, la question revient à demander si
la France a conscience du changement profond que suppose, non seulement
dans les lois, mais dans les idées et dans les mœurs, cette mesure
en apparence si simple : séparation de l'Église et de l'État.
Ce n'est rien moins qu'un changement dans la manière
de concevoir la religion. Elle a été jusqu'ici une institution
sociale, une chose publique ; elle deviendrait chose privée, fait
d'ordre intime comme sont tous les sentiments
Nous savons bien qu'on ne manquera pas de nous arrêter
net, sous prétexte que ces deux opinions sur la religion sont tout
simplement la conception catholique et la conception protestante : religion
sociale ou religion individualiste, comme dit M. Brunetière.
Mais non. La laïcité intégrale
n'est pas une variante du protestantisme, pas plus qu'elle n'est une négation
du catholicisme. Elle ne change pas, pour l'individu, la manière
de résoudre la question religieuse, mais bien, pour la société,
la manière de la poser. C'est une révolution dans la méthode
et non dans la doctrine.
La laïcité intégrale, ce n'est
pas la guerre à l'idée religieuse sous aucune de ses formes,
c'est la défense de cette idée de se transformer en un pouvoir
civil et politique.
Elle est si loin de frapper d'interdit ou même
de discrédit une opinion confessionnelle quelconque que, bien au
contraire, elle garantit à toutes sans exception, mieux qu'aucun
régime ne l'a jamais fait, sans autre condition que le respect des
lois civiles, une égale liberté, une égale sécurité,
bref la parfaite autonomie du fait religieux, aussi longtemps qu'il reste
simplement religieux.
En quoi ce régime de laïcité
vraie différera-t-il de l'État présent ?
En ce qu'il réalisera purement et simplement,
sans compromission et sans agression, de la manière pacifique qui
est la seule normale, un type de société où toutes
les fonctions sociales - y compris celle qui les résume toutes,
la vie publique de la nation - s'accompliront sans qu'il soit besoin d'y
faire intervenir Dieu comme moteur.
Faire des lois, rendre la justice, administrer le
pays, au besoin le défendre, instruire la jeunesse, secourir les
victimes des accidents naturels et sociaux, prévenir par la prévoyance,
la mutualité, la coopération toutes les souffrances qui peuvent
être écartées et soulager les autres par l'assistance
organisée au nom de la solidarité sociale, ce sont là
des actes tout humains qui peuvent se faire pour des motifs humains. Et
c'est là tout le crime d'une société laïque.
On l'accuse de vouloir se passer de Dieu. Mais pourquoi
donc a-t-elle résolu de s'en passer, après une expérience
tant de fois séculaire ? Pourquoi ne veut-elle plus faire de Dieu
le premier personnage de l'État ?
C'est qu'elle a vu qu'il n'y a pas de milieu : il
y sera tout, ou il n'y sera rien.
De toutes les idée humaines, celle qui est
le plus nécessairement absorbante et dominatrice, c'est l'idée
de Dieu ; dès qu'un homme a conçu cette idée avec
une certaine force, il y met le meilleur de lui-même, y subordonne
tout dans sa vie, il en fait un idéal devant lequel tout doit céder?
Une fois lancé dans cette voie à la poursuite de l'absolu,
rien ne peut l'arrêter; il n'y a plus ni contrôle, ni contrepoids
possible pour qui se croit en rapport avec Dieu.
Phénomène de conscience que la société
n'a pas à juger : entraînement sublime, illusion généreuse,
foi aveugle, crédulité naïve et dangereuse ? Peu importe,
elle n'a rien à en dire, rien à y opposer que la liberté.
Mais ce qu'elle a le droit et le devoir de faire, c'est n'accorder à
aucun de ses membres, sous aucun prétexte, une sorte de certificat
officiel attestant qu'il parle bien au nom de Dieu. Non seulement elle
reste neutre entre tous ceux qui en auront la prétention, mais elle
s'oppose résolument à cette prétention elle-même.
Elle se refuse énergiquement à reconnaître les prétendus
ordres de Dieu sur elle-même et sur la marche de nos affaires.
Elle n'a qu'un moyen de justifier résistance
à la main mise d'un ou de plusieurs corps ecclésiastiques,
tous agissant, bien entendu, au nom de Dieu. C'est de déclarer qu'elle
entend s'organiser sans Dieu, c'est à dire sans métaphysique.
Est-elle athée ? Non, pas plus que théiste. Est-elle matérialiste
? Non, pas plus que spiritualiste. Elle se fonde sur la nature humaine
telle que l'expérience la lui fait connaître, elle en constat
les lois, et elle tâche de s'y conformer de plus en plus. Elle ne
prétend pas être la cité de Dieu, mais la cité
des hommes.
Il n'y a pas de Dieu de la cité : c'est précisément
ce qui permet à chaque homme de s'en faire un ou de le nier suivant
sa conscience en toute liberté.
Où est l'attentat à la foi religieuse
? Où est le sacrilège, la persécution, la guerre à
Dieu ?
Si les croyants croyaient en Dieu, ils se diraient
: " Voilà une société intégralement laïque,
elle ne nous donne pas la garantie du gouvernement pour notre Dieu. Mais
qu'en a-t-il besoin ? Elle ne nous empêche aucunement de lui obéir
dans nos personnes, dans nos familles, dans nos actes publics, civils et
civiques, politiques et sociaux, individuels et collectifs. C'est ce qu'il
nous faut, Dieu fera le reste."
Les vrais croyants devraient se féliciter
de la laïcité intégrale, puisqu'elle leur garantit que
tout être humain sera désormais une cire vierge sur laquelle
personne n'aura, d'avance et par privilège, le droit d'imprimer
son empreinte. Or, c'est justement ce dont ils se plaignent. Qu'est-ce
qui leur arrache des cris de douleur et d'indignation ? C'est qu'hier,
on leur a enlevé le contrôle de la vie intime dans la famille
par la laïcisation de l'état-civil, et qu'aujourd'hui on les
empêche successivement de peser sur la conscience des enfants dans
l'école, des malades à l'hospice, des pauvres au bureau de
bienfaisance, des soldats à la caserne, de l'ouvrier à l'usine.
N'a-t-on pas poussé l'odieux jusqu'à leur interdire d'enfermer
sous serment, dans une vie artificielle de célibat forcé,
des hommes et des femmes dont ils comptaient faire une milice d'élite
pour leur propagande ? Et demain que va-t-on faire ? Peut-être les
déposséder de leur dernier moyen d'action : le budget des
cultes.
Et voilà ce que les croyants appellent chasser
Dieu, déchristianiser la France. Que voulez-vous que fasse une religion
en butte à cette persécution qui, dit si bien Clemenceau,
consiste dans la liberté ?
Ainsi, eux-même l'avouent, c'est mettre la
religion en péril que de lui ôter l'appui du bras séculier,
en otant à ses représentants les postes officiels qui leur
permettaient une action publique. Le culte est compromis si le percepteur
ne force plus le contribuable à y contribuer même à
contre cœur. Et le clergé perd de son prestige s'il n'a pas le droit
de revêtir même dans la rue un costume officiel.
Mieux inspirés, certains catholiques essaient
de faire un bon accueil au régime nouveau. Il s'écrient :
Vive la liberté ! fièrement : "Vive la liberté !"
Ils ont raison, c'est la liberté qui se prépare.
Mais quelle liberté ? Il n'y en a qu'une, c'est celle qui est entière.
C'est celle qui brise tous les vieux liens au lieu de les renouer
plus adroitement, celle qui dispense l'État de protéger l'Église
et l'Église d'inspirer l'État, celle qui laisse à
tout homme son droit de croire ou de ne pas croire et qui laisse à
l'État le devoir stricte de n'en savoir absolument rien, celle qui
suppose la loi ne devant rien à Dieu, et Dieu ne devant rien à
la loi.
En d'autres termes, liberté pure et simple
pour tous, toute la liberté et rien que la liberté : tel
est bien le seul sens possible de la "laïcité intégrale."
F. BUISSON