DISCUSSION DE L'INTERPELLATION
DE M. DIDE
SUR LES RAPPORTS DE L'ÉGLISE
ET DE L'ÉTAT
M. le président:
L'ordre du jour appelle la discussion de l'interpellation de M. Dide sur
les rapports de l'Église et de l'État, tels qu'ils résultent
des récentes manifestations du Vatican, des mandements des évêques
et de l'attitude du clergé de France.
La parole est à M.
Dide. (Mouvement d'attention.)
M. Dide. Messieurs,
il s'est produit d'ans ces derniers mois quelques événements
de nature à réjouir tous ceux qui :liment à la fois
ia France et la République,
Dans les récentes
élections sénatoriales, législatives et municipales,
on a vu un nombre toujours plus considérable d'électeurs
apporter à la République leur adhésion loyale, absolument
sincère,
.Quels étalent ces
électeurs? D'où venaient-ils? Il n'est pas téméraire
de penser que quelques-uns appartenaient aux anciens partis, aux partis
déchus, aux partis évanouis, aux partis enterrés,
(Exclamations
à droite, -Rires approbatifs à gauche.)
M. Halgan. Ils ont encore de la vie !
M. Dide. Vous pensez
bien, mon cher interrupteur, que j'ai été trop longtemps
théologien pour ne pas admettre le droit à la résurrection.
(Nouveaux rires à gauche,) Seulement, je le crois, Il est difficile
à pratiquer, ce droit-là, (Rires,)
un sénateur à
droite. Cela s'est vu !
M. le président. N'interrompez pas, messieurs
M. Dide. Ces électeurs,
en venant à la République, faisaient acte à la fois
de raison et de reconnaissance,
Ils faisaient acte de
raison; et, en effet, après vingt et un ans, vingt-deux ans
de régime républicain, après que ce Gouvernement à
atteint une longévité, à laquelle n'ont pu atteindre
ni les pouvoirs forts, comme le premier empire, ni les pouvoirs habiles
comme la Restauration et la monarchie constitutionnelle, ni
les pouvoirs d'aventure, comme le Deux-Décembre, après une
pareille expérience, comment serait-il possible à des électeurs
de bon sens de penser autre chose que ceci: non seulement que la
République est le gouvernement qui nous divise le moins, mais le
Gouvernement indispensable pour nous unir dans l'intérêt de
la patrie. (Très bien ! -Applaudissements à gauche.)
Les électeurs,
d'ailleurs, pouvaient et devaient penser que la République, après
vingt ans d'efforts, et -je le reconnais loyalement, -grâce au concours
de tous, avait amené la patrie. un tel développement, à
un tel relief de prospérité, de dignIté, de grandeur
et de force, que, même isolée, elle n'avait à craindre
aucune agression et que les plus puissants dans l'Europe et dans le monde,
en s'alliant à elle, ne s'affaiblissaient pas, mais se fortifiaient
au contraire. (Nouveaux applaudissements.)
D'ailleurs, vers quel inconnu
se diriger? On a essayé à plusieurs reprises d'étouffer
la République, de la faire disparaître même criminellement,
on n'y a pas réussi !
Pour
cette tentative, on a recruté d'étranges collaborations.
Il s'est trouvé un jour un des plus grands dignitaires de l'Église
-un homme connu aujourd'hui, et je l'en félicite, par sa haute modération
-pour écrire, à un prince qui n'était alors qu'un
prétendant, cette lettre de factieux, de révolutionnaire,
d'homme de guerre civile:
" Sire,
" J'obéis
à Votre Majesté en lui envoyant la photographie placée
sous cette enveloppe. C'est l'humble symbole de notre Afrique. qui demande
au fils de saint Louis de l'arracher enfin à la mort en lui laissant
donner l'Évangile.
" Hélas!
Sire, ce n'est pas seulement l' Afrique qui a besoin de vous en ce moment,
c'est la France, c'est le monde chrétien tout entier. Jamais je
n'en avais eu le sentiment comme ce matin, jour de la fête de votre
illustre aïeul, " le défenseur de l'Église ", en célébrant
à vos intentions le saint sacrifice; c'est même ce sentiment
extraordinaire qui me donne le courage d'écrire à Votre Majesté
comme je vais le faire, pour lui dire ma pensée tout entière,
celle du clergé de France, de tous les vrais amis du roi.
" Sire,
il est inutile de se le dissimuler, la France, votre France, va sombrer.
Encore quelques mois, et sa tombe sera scellée. On ne peut rien
attendre de l'Assemblée actuelle, et moins encore de celle qui lui
succédera. Aussi, le pays tout entier commence à se ruer
vers l'Empire avec une force en apparence irrésistible, et l'Empire,
s'il dure, c'est la fin de la Royauté ; s'il est une fois encore
écrasé par l'étranger, c'est la fin de la France.
"Mais,
Sire, c'est lorsque tout paraît perdu que tout doit être sauvé,
afin que la main de dieu se montre clairement au monde.
"Le courant
qui entraîne les esprits, depuis quelques semaines surtout, n'est
qu'à la surface ; ce que le pays cherche au fond, dans son immense
détresse, c'est un sauveur, et, pensant que l'Empire seul à
l'énergie nécessaire pour s'emparer du pouvoir, il va vers
lui; mais si le roi, qui, lui, a le droit et par conséquent aussi
le devoir de prendre cette virile initiative, se présentait au moment
favorable, après avoir tout préparé d'avance, le pays
l'acclamerait d'abord avec transport, Sire, je ne doute pas que si Votre
Majesté le veut, elle ne soit sur le trône avant la fin de
la présente année 1874. Mais je vois aussi avec douleur que
si l'occasion qui se présente est perdue, la vraie monarchie ne
se fera pas.
" Il
ne faut, en effet, dans ce. moment que trois choses pour rétablir
la. royauté comme elle doit l'être, c'est-à-dire sans
diminution, sans concessions impossibles, sans concession parlementaires,
et ces trois choses, par une disposition providentielle, ne dépendent
que de vous seul.
"La première,
c'est le refus de l' Assemblée d'organiser le septennat.
"La seconde,
c'est le vote de la dissolution immédiatement après et dans
les premiers jours de décembre.
" La.
troisième, c'est la venue du roi dans les jours d'épouvante
qui s'écouleront entre le vote de la dissolution et les élections
nouvelles, pour proclamer la royauté dans une de nos villes avec
le concours d'un de nos chefs d'armée qui y commanderait et
de qui on se serait assuré d'avance: il y en a qui sont prêts,
je le sais, et les serviteurs fidèles ne vous manqueront. pas ce
jour-là. pour vous entourer de leurs cœurs et de leurs poitrines.
"Tout ne dépend
donc que de vous, Sire; il ne faut que deux ordres formels à vos
amis et une démarche de Votre Majesté. Tout le reste ira
de soi, pourvu que le secret le plus profond soit gardé sur vos
intentions ultérieures jusqu'au moment décisif.
" Rien
ne pourra, en effet, opposer un sérIeux obstacle. L'Assemblée
aura décrété sa fin prochaine par un vote de la plupart
de ses membres. Ceux des centres surtout, se verront à la veille
de devenir les otages des radicaux et les proscrits de l'Empire.
"Mac-Mahon,
déraciné par le refus d'organisation de son pouvoIr, sera
en présence d'élections qui le menaceront dune fin honteuse.
, «Tout ce qui possède
en France une situation, une propriété se, croira menacé
de tout perdre, même la vie, par le triomphe légal du radicalisme
dans le scrutin; et, dans cette poignante et universelle anxiété,
vous. apparaîtrez à tous, si vous revendiquez vos droits par
la force, comme le sauveur de la vie, des biens, de l'honneur des Français.
Ce sera une immense émotion qui entraînera vers vous les chefs
de notre armée, .l'armée même, le pays et bientôt
le monde.
" Il
y aura une lutte des rues dans quelques villes. Elle vous servira et ne
durera qu'un jour. Il y aura quelques périls à courir pour
vous-même au premier moment peut-être, permettez-moi de le
dire, tant mieux! Sire. Vos ennemis ne pourront plus répéter
que c'est sans dangers personnels pour elle que Votre Majesté tient
ferme son drapeau et son principe. Heureux ceux qui pourront vous
aider, au pérIl de leur vie: ils seront les martyrs du droIt, les
martyrs de l'Église, que seul, humainement vous pouvez sauver.
" Est-ce
pour lui permettre de dIre ces choses que Dieu a voulu qu'un évêque
de France le trouvât rapproché de Votre Majesté sur
une terre étrangère et reçût d'elle, de si touchants
témoignages de bonté?,
"Je l'Ignore,
Sire; mais ce que je sais c'est qu'en traçant ces lignes si étrangères
aux pensées habituelles de mon ministère, j'obéIs
à une impulsion quI ne vient pas de moi seul : ce sera l'excuse
de l'homme auprès de Votre Majesté. L 'évêque
n'en a pas besoin, car il remplit un devoir; il demande seulement à
Celui qui tient entre ses mains les cœurs des rois de donner, comme toujours,
à Votre Majesté la lumière et la force.
" C'est
dans ces sentiments que j'ai l'honneur de me dire avec un profond respect,
de Votre Majesté, Sire, le très humble, très obéIssant,
très fidèle serviteur et sujet. "
Plusieurs sénateur,. Qui a écrit cela ?
M. Dide. : C'est le cardInal Lavigerie puisque vous me demandez de le nommer!,
M. le duc de Montesquiou-Fézensac. Cela lui fait une bonne moyenne! (rires).(par la suite il demanda aux catholique de reconnaître la République)
M.Dide. Cet appel
à la guerre civile, la guerre sanglante des rues, au massacre des
citoyens français les uns par les autres ne fut pas, Dieu merci,
entendu par le prince à qui il était pieusement adressé,
et qui préféra, au lieu de ramasser dans des ruisseaux ensanglantés
une couronne royale, rester dans la fierté immaculée de l'exil.
( très bien ! très bien !)
Mais
la tentative de guerre civile avait été faite par un cardinal-évêque,
fonctionnaire de l'État.,
Elle s'est
renouvelée depuis, avec moins d'audace et de violence, dans des
circonstances tellement humiliantes pour la nation, qu'il me déplairait
de les rappeler à cette tribune.
Un jour,
on crut voir passer sur je ne sais quel cheval noir, un général
prêt à faire ce qu'on a appelé la trouée royaliste.
Il s'agissait d'un aventurier sans victoires, d'un homme qu'on croyait
prêt à tous les coups de main, On se précipita vers
ce ténébreux et insignifiant personnage; on se rua
vers lui, on l'applaudit, on l'acclama .... Qui donc? ... Le clergé,
les publicistes chers à l'Église ...
En bien ! non ! Je ne parierai pas de ces choses: c'est le passé,
c'est la poussière nos morts; la poussière de vos morts !
La République, elle, est vivante, (Applaudissements.) Elle
est vivante et glorieuse !
Tout ce qu'on
a fait pour essayer de l'amoindrir et de l'abattre n'a servi qu'à
la rajeunir et à la fortifier; et il me semble que c'est pour elle
qu'ont été écrits ces vers composés au seizième
siècle en faveur des hérétiques et de la liberté
de conscience:
La République,
elle est d'aujourd'hui, elle est d'hier, elle est de demain et de toujours
! La République, elle est l'avenir large, tolérant, fraternel,
(Rumeurs à droite.)
Oui, messieurs, et je vais essayer de vous le montrer ! Elle est l'avenir
fraternel, car, toutes les fois que nous voyons arriver vers elle les électeurs
qui, sans condition, sans diplomatie, avec une loyauté confiante,
nous disent: "Nous avons compris que nous étions égarés,
qu'il ne fallait pas nous attacher au passé, que vous étiez
la force, la dignité nationale et la grande espérance, que
vous étiez la prospérité, et c'est pourquoi nous venons
vers vous, " -à ces électeurs, nous disons: Soyez les bienvenus!
Quelles que soient vos origines, nous sommes heureux de vous accueillir!
Et puissent-ils être de plus en plus nombreux, ces adhérents
à la République!
Nous
ne sommes pas des sectaires, nous ne rêvons pas une France divisée
en chapelles hostiles et on partis qui se combattent; nous voudrions que,
sous le drapeau national, le drapeau de la République, les adeptes,
les fidèles de tous les autels, de toutes les croyances, de toutes
les libres pensés vinssent se réunir pour la grandeur de
notre pays et la prospérité de la patrie française.
(Approbation à gauche.) Ce but que nous poursuivons, c'est aussi
le vôtre, car vous êtes des patriotes vous aussi, messieurs
! (L'orateur désigne la droite.)
Mais
ce n'était pas seulement un acte de raison que les nouveaux électeurs
accomplissaient, c'était aussi un acte de gratitude. Depuis le commencement
du siècle, aucun gouvernement ne s'est montré plus débonnaire,
plus tolérant pour toutes les croyances, - croyance protestante,
croyance israélite ou catholique - que le gouvernement de la république.
C'est
là une affirmation que produisait, il y a quelques années,
à la tribune de la Chambre des députés, avec l'autorité
de son passé et de son nom, M. Jules Simon, alors président
du conseil. Je sais, messieurs, et vous savez tous que, quand il est question
d'apaisement ecclésiastique, de conciliation philosophique, on peut
hardiment citer M Jules Simon,.. (Sourires et approbation à
gauche.)
Ce philosophe
d'un éclectisme si remarquable et d'une onction si parfaite, disait,
-et il avait raison, -que bien plus que la Restauration, bien plus que
le Gouvernement de Louis-Philippe, bien plus que les deux Empires, la République
s'était montrée tolérante à l'égard
des divers clergés.
SI cette
affirmation d'un homme d'État philosophe vous était suspecte,
je la corrigerais, je dis mieux, je la compléterais par l'affirmation
d'un ecclésiastique catholique, théologien érudit
et publiciste très considéré, dont les livres sont
publiés avec approbation épiscopale, M. Rouquette, prédicateur
à Bordeaux, membre du clergé de Toulouse. Ce prêtre
éminent a dit, -ayant tout à fait raison de le dire, car
cela est l'évIdence même -que, tendis que les régimes
antérieurs au notre, s'étaient attaqués a la papauté,
l'avaient amoindrie, avalent essayé de détruire son pouvoir
temporel, la République, elle, n'avait porté aucune atteinte
à la papauté, n'avait soulevé contre elle aucune animosité,
fomenté aucune conspiration .
Telle
est l affirmation d'un prêtre autorisé. Ce témoignage,
je l'espère, est plus que suffisant pour justifier l'adhésion
d'un certain nombre de catholiques au gouvernement républicain.
(Approbation)
Seulement,
tandis que les adhésions sincères d'électeurs auxquelles
je faisais allusion tout à l'heure se produisaient en très
grand nombre, on voyait par opposition, une manifestation d'un caractère
singulier et contradictoire.
Des fonctionnaires
de l'Etat, des dignitaires ecclésiastiques écrivaient des
articles de journaux, publiaient des mandements où, sous prétexte
d'adhérer à la République, - ce qui est le comble
de l'habileté, - ils se prononçaient contre toutes les lois
qui sont la raison d'être de la république. (Très
bien ! à gauche. - Rumeurs à droite.)
Oui,
messieurs, nous avons pendant près de six mois assisté à
un étrange spectacle, nous avons vécu dans ce qu'une presse
naïve, bien intentionnée et sincère, a nommé
la période de l'adhésion des fonctionnaires de l'Église
au gouvernement qui les salariait, au gouvernement de la République.
Bizarre adhésion !
L'un
de ces fonctionnaires adhérents écrivait à un journal
connu par son hostilité violente à toutes les idées
républicaines et sa haine du régime légal: "Non, non,
je n'ai pas l'intention d'adhérer à ce que vous appelez "
la gueuse" ; les formes de gouvernements sont indifférentes
à l'Église, mais je saisis simplement l'occasion de cette
déclaration de principe ecclésiastique pour protester contre
les lois qui ont été votées par les Chambres républicaines,
et qui sont le déshonneur du Parlement et la honte de la nation."
(Approbation
à droite.)
Vous
approuvez, messieurs, c'est votre rôle; je désapprouve, c'est
le mien. (Très bien! très bien! à gauche.)
Eh bien,
je vous le demande, je le demande à vous, mes collègues de
la droIte, il y a parmi vous, sur vos bancs, des hommes qui ont occupé
de hautes fonctions, qui ont dIrIgé les affaires du pays c'est à
eux particulièrement que je m'adresse et je leur dis: " Que penseriez-vous
de fonctionnaires du ministère de la guerre, du ministère
des travaux publics; du ministère des affaires étrangères,
du ministère de la justice, qui, sous prétexte d'adhésion
au gouvernement établi, viendraient vous dire : Oui, nous adhérons
à la forme gouvernementale, mais nous déclarons détestables
les lois sur les travaux publics, abominables les lois sur les affaires
étrangères, odieuses les lois sur l'instruction publique
. (Très bien ! C'est cela ! à gauche)
Vous n'hériteriez
pas, n'est-il pal vrai, à déclarer que ce sont là
de mauvais fonctionnaires et à les frapper immédiatement.
Quelle différence, pourtant, y a-t-il entre les ecclésiastiques
quI, sous prétexte d'adhésion à la République,
insultent les lois de la République et les, fonctionnaires auxquels
je vient de faire allusion (Applaudissements au centre et à gauche.)
Ils ne le contentèrent
pas d'ailleurs, ces fonctionnaires, de recourir à la polémique
de. journaux, de publier des mandements pleIns d'acrimonIe et de: fureur
antirépublicaIne, ils firent quelque chose que je regarde comme
très grave, ils imaginèrent de créer en France des
sociétés électorales avec mission de se renseIgner
sur les sentiments intimes des cItoyens français, de surveiller
leurs lectures, de contrôler leurs pensées et leurs
actes.'
Dans tous les diocèses,
des publications semblables à celle que je tiens dans la main furent
répandues. Écoutez cette lecture édifiante:
"Chef de visite annuelle.
" -Suit toute une nomenclature que je ne vous lirai pas. (Interruptions
à droite.)
Il va
sans dire que je tiens à la disposition de mes collègues
les pièces que j'ai sous les yeux. On me fera l'honneur de croire
que, dans une discussion de cette importance, tous les documents que j'apporte
sont authentiques et que je suis en mesure de les soumettre à l'examen
de qui les désirera. C'est de la loyauté parlementaire.
Voici
un des chapitres do cette enquête électorale entreprise par
le clergé:
On demande
aux curés des diverses paroisses de se renseigner et, après
s'être renseignés, de dire quelles sont les personnes qui
fréquentent les offices, quels sont les mauvais journaux,
quels sont les livres pernicieux répandus dans la localité,
et, enfin, s'il y a des francs-maçons, quel est leur nombre et leur
moralité ! (Rumeur, à gauche.)
M. Le Breton. Qui a ordonné cette enquête ?
M. Dide. J'al dit que Je vous soumettrais les documents, messieurs...,
M. Le Breton. Encore une fois, qui a ordonné cette enquête?
M. le président. Monsieur Dide, ne répondez pas, je vous, prie, aux interruption,.
M. Dide.
Je n'éprouve, monsieur le prédissent, aucun espèce
d'embarras à répondre à la question de mon honorable
collègue. Le document, très officiel, dont je me sers pour
cette discussion, émane du diocèse de Nîmes. Il est
revêtu de l'approbation de monseigneur Louis, évêque
d'Uzès et d'Alais. Il a été adressé à
tous les curés du diocèse avec cette. solennelle intention
: " C'est devant Dieu, et avec la pensée de la responsabilité
,qui en est inséparable, que ce travail devra être fait. "
Ce document,
d'ailleurs, n'est pas isolé; il s'en rencontre de semblables dans
tous les diocèses.
Voix nombreuses à droite. Non ! non!
M. Dide. Qu'en savez-vous?
Dans tous les cas, s'il est isolé, vous me permettrez de: dire que,
comme sénateur du département du Gard, j'avais le droit;
et le devoir de m'en. préoccuper. (Approbation à
gauche)
Mais, ne vous en déplaise,
ce n'est 'pas un fait isolé. La publication de catéchismes
électoraux, de questionnaires électoraux, n'est
pas un fait qui date d'hier; elle s'est produite, avec abondance,
dans la période que l'on a à bénévolement appelée
la. période d'apaisement et d'adhésion.
Depuis
cent ans, on publie dans nos départements des catéchismes
politiques. On en publie à Bayonne, on en publie à
Aix, on en publie à Rennes, on en publie à Nîmes, on
en publie à Nancy, on en publie à Mende. Vous allez voir
dans quels termes d'une suavité et d'une onction cléricales
ces catéchismes sont écrits. (Rires )
Écoutez
ces accents évangéliques :
" Des élections.
" D. Un
chrétien est-il obligé de voter ?
" R.
Oui.
" D
Pourquoi?
" R.
Parce que les élus ont à s'occuper des choses de l'Église,
et que, selon qu'ils sont chrétiens ou antichrétiens, ils
font des lois ou des arrêtés favorables ou contraires à
l'Église, ce dont un chrétien ne peut se désintéresser.
" D.
Un chrétien peut-il voter pour un candidat qui ne s'engage pas à
soutenir en tout les intérêts de Dieu, de l'Église,
des âmes ?
" R.
Non, et, si un chrétien vote pour un candidat irréligieux,
il est responsable devant Dieu de tous les votes mauvais de son élu,
et il doit s'accuser en confession (Rires à gauche) d'avoir
porté au pouvoir un persécuteur de l'Église. " (Mouvements
et
rires à gauche. A droite : Très bien ! très bien!)
, Je retiens vos " très bien ! "; toute cette discussion n'est établie
que pour vous les faire prononcer. (.Rires à gauche.)
M. Biré. Nous n'avons pas souvent caché nos opinions.
M. Dide. Vous savez
à merveille, monsieur Biré, que tout dernièrement,
lorsque votre collègue, le loyal M. de l'Angle-Beaumanoir disait:
"pas d'équivoque" il y a eu un " très bon!" qui a retenti
à côté de vous, c'était le mien. (Sourires
à gauche.)
Le catéchisme
dont je parle et qui a paru avec l'approbation de "Narcisse... (Rires
à gauche), évêque de Monde ".
Si le
français vous blesse, je dirais le nom du prélat en latin;
dans le texte authentique il est écrit " Narcissus... " (Nouveaux
rires sur les mêmes bancs.)
Ce catéchisme
contient des phrases comme celles-ci :
" Notre
intention n'est pas d'envisager, tous tous leurs aspects, les lois scolaires
du 28 mars 1882 qu'on a si bien nommées: "lois scélérates,
lois de malheur ".
" D'autres
ont montré comment elles sont l'œuvre de la franc-maçonnerie
qui, par ce moyen, veut déchristianiser la France.
"Ils
ont fait voir que ces lois sont un outrage contre Dieu, une violation des
droits de l'Église, un .attentat contre la liberté du père
de famille (Très bien ! à droite) ... une conspiration
contre l'âme des enfants, une honte nationale. (C'est vrai à
droite.)
"Notre
rôle est tout modeste.
"Il se
borne à l'exposition de la doctrine romaine touchant les mauvaises
écoles, et à la solution de quelques cas pratiques à
l'usage des confesseurs et des parents.
"Ce travail
composé sous le regard du Crucifix nous le déposons humblement
aux pieds du Sacré-Coeur de Jésus par les mains de Marie
Immaculée, afin que la Mère et le Fils daignent le bénir."
"Ce texte
ne" suffisant pas, on y a joint cette glose :
"Tous,
amis, et ennemis, sont forcés de reconnaître que là
où l'école neutre a fonctionné, l'impiété,
la corruption, le scandale, l'insubordination et la révolte
contre les parents et les maîtres, sont devenus choses communes parmi
les enfants. (Approbation à droite).
" La
candeur, l'innocence ne brillent plus, comme jadis, sur ces jeunes fronts
(Rires
à gauche), hélas! trop tôt flétris par le
souffle empoisonné de l'école sans Dieu. On dirait que l'instinct
du crime est. entré dans ces cœurs d'où la pureté
est bannie: il n'est plus rare aujourd'hui que des enfants de dix,
de quinze ans se rendent coupables d'assassinats ou mettent fin à
leur vie par le suicide. (Exclamations et rires sur les mêmes
bancs) (Ils ont bien tort de rire ! Le problème
du suicide des jeunes existe toujours en ce début de troisième
millénaire, comme il existait au début du siècle précédent,
mais les causes ne sont certainement pas celles invoquées alors
!)
M. Blavier. Les statistiques criminelles le prouvent.
M. Dide. Messieurs,
Je ne crois pas que l'école neutre, si abominable soit-elle aux
regards de la droite, soit responsable du redoublement de crimes, en supposant
que ce redoublement existe. Non, je ne le crois pas, par respect même
pour les croyances religieuses de mes collègues. Voici pourquoi:
l'école neutre n'est pas une invention diabolique de la franc-maçonnerie;
elle a été recommandée par quelqu'un dont vous ne
récuserez pas l'autorité, par un des papes les plus considérables
du dix-neuvième siècle, le pape Grégoire VII, qui,
à propos de l'Irlande, et sachant qu'on allait imposer à
ce pays des écoles confessionnelles, déclara, dans un mandement
qui n'a pas passé inaperçu, que le respect de la conscience,
la dignité de l'école, c'était la neutralité
même de l'école. Voilà mon autorité.
Débrouillez-vous
maintenant avec ce pape ! (Rires et applaudissements à gauche.)
Mais
ill n'y a pas eu seulement la pluralité des catéchismes électoraux
et l'organisation d'un vaste comité de renseignements politiques,
ill y a eu, au point de vue extérieur, des agissements qu'il est
bon que le Sénat connaisse.
Certes,
je ne reproche pas à l'Église d'être altière
et dominatrice; elle est ce qu'elle est; elle est une chose très
belle, très redoutable, très noble, très grande, peutêtre
la plus grande et la plus puissante qui existe dans le monde. Elle
a un passé plein de magnificences artistiques et intellectuelles,
mais souillé de persécution. Elle croit à sa vérité
absolue, et, y croyant, elle veut l'imposer à tous.
Elle
croît aussi qu'il lui est nécessaire pour agir avec toute
sa puissance (encore qu'elle ait entre les mains la baguette des fées
des miracles dont elle n'use pas beaucoup), elle croit qu'il est nécessaire
à son autorité que l'homme qui la représente d'une
manière suprême et qui, en ce moment, je le dis avec une loyauté
absolue, est un des plus grands caractères et une des plus belles
physionomies du dix-neuvième siècle, possède un certain
pouvoir temporel. Par tous les moyens qui sont en elle, elle tend à
ressaisir ce pouvoir qu'elle a perdu et qui lui manque. Elle déclare
dans le syllabus, elle déclare toutes les fois qu'elle a l'occasion
de le faire par les mandements de ses évêques ou par la parole
autorisée de la diplomatie italienne et papale, que le pouvoir temporel
lui est indispensable,
Elle
veut que ce pouvoir, le pouvoir temporel du pape qui lui a été
ravi, dans des conditions odieuses, dit-elle, lui soit restitué
; et, partout où elle a une action, qu'il s'agisse de l'Italie,
de l'Autriche ou de la France, elle essaie de revenir sur le passé,
elle revendique ses anciennes possessions, elle déclare ou fait
déclarer qu'il est nécessaire de faire de la propagande en
France, en Europe, dans le monde entier, en faveur de l'autorité
temporelle du Saint-Siège, elle demande qu'il y ait, partout, des
publications, des affiches, des associations des pèlerins revendiquant
les anciens États du pape.
Elle
s'exprime ainsi :
"Affiche
et propagande. - Ayez la bonté, monsieur le curé, de mettre
bien en évidence, dans l'intérieur de votre église,
l'affiche signalée ci-dessus. Quelques mots en chaire sur le caractère,
le but et l'utilité du pèlerinage pourraient produire un
excellant effet, et nous vous en serions, pour notre compte, infiniment
reconnaissant.
" Si
l'on vous objecte que les œuvres manquent d'argent partout, que le pèlerinage
de Rome est une superfluité pour des ouvriers, et que la prudence
nous fait à tous un devoir de réserver nos ressources pour
les œuvres locales, n'hésitez pas à répondre, nous
vous en prions: à quoi nous servira-t.il donc de travailler à
soutenir telle ou telle partie de l'édifice, s i nous laissons tomber
la clef de voûte qui doit entraîner l'édifice entier
dans la chute? Judas il y a dix-huit siècles, blâmait
aussi Madeleine d'avoir répandu sur les pieds du Sauveur le
plus précieux des parfum.; on eût pu le vendre deux
cents deniers, disaitil, et en distribuer le prix aux pauvres .....
et, depuis dix-huit siècles, l'Église, après
son divin fondateur ne cesse de louer l'acte de Madeleine et de le donner
en exemple à ses enfants " (Rires à gauche),.
Si de
telles paroles peuvent être officiellement adressées par des
fonctionnaires du clergé aux fidèles catholiques, ... .(Réclamations
à droite.)
Un sénateur à droite. Ce ne sont pas des fonctionnaires
M. Dide. Si
vous me dites qu'Il ne s'agit pas de fonctionnaires, je vais lire
la signature mise au bas du document que j'ai produit: c'est la signature
de l'évêque de Nîmes. Vous ne nierez pas qu'il soit
ecclésiastique, n'est-il pas vrai?
Si de
telles paroles peuvent être adressées aux fidèles avec
autorité, par les dignitaires de l'Église, -je n'ai pas dit
fonctionnaires cette fois, -quelle est la conséquence que nous avons
à craindre? Oh ! certes ! Je ne pousserai pas les chose, au tragique;
je ne crois pas qu'il dépende d'une action isolée, de quelques
personnes, fussent- elles au nombre de quelques milliers, je ne crois pas,
dis-je, qu'il soit au pouvoir de quelques vociférations d'égarés
italiens ou français, de troubler la bonne harmonie entre deux peuples
qui ont combattu sur les mêmes champs de bataille, qui, divisés
aujourd'hui, peuvent et doivent, s'entendre pour la grandeur, la prospérité
et la liberté de l'Europe. Non! non ! Je ne le crois pas !
(Applaudissements à gauche.),
M. Hervé de Saisy. Il y a un de ces peuples qui ne s'en souvient pas.
M.Dide. Je n'ai pas entendu l'interruptIon.
M. Hervé de Saisy. J'ai dit: Il y a un de ces peuples qui ne sen souvient pas.
M. Dide. S'il ne s'en
souvient pas, soit: nous avons alors pour devoir de l'en faire souvenir
et non de lui envoyer des pèlerins provocateurs afin de l'obliger
à l'oublier (Interruptions à droite.)
Je dis que l'union entre
ces deux peuples ne dépend pas de manifestations sans portée,
qu'on peut regarder de très haut. Tout ce qui s'est
produit à Rome ne mérite pas qu'on y attache une sérieuse
importance; mais, dans, tous les cas et au point de vue de cette interpellation,
nous avons à nous demander si la situation qi 'nous est faite
par les agissements des fonctionnaires de l'Église (Réclamations
à droite).. des dignitaires de l'Église...
êtes-vous contents ? .... est une situation légale,
ce qui revient à dire une situation concordataire.
(Très bien! C'est la question! à gauche.)
Nous vivons, messieurs, sous un régime que l'Église
a accepté, et qui est 1e régime du Concordat. Ce régime-là
on peut le regarder par les petits côtés, on peut critiquer
telles ou telles paroles des articles organiques et les déclarer
puériles.
M. Lacombe. Ce n'est pas le Concordat.
M. Dide. Si, c'est le Concordat; je vous le ,prouverai, et, dans tous les cas, n'abusez pas de cet argument, je vous en préviens; il le retournerait contre vous. (Exclamations ironiques à droite.)
Un sénateur à droite. Il faut le prouver!
M. Dide. J'essayerai
de le prouver quand j'auraI compris le sens de votre interruption.
On peut
regarder le Concordat par les détails minuscules; on peut sourire
de certaines de ses prescriptions; mais le régime des concordats
est un régime qui procède d'une très haute et très
grande pensée politique. Nous, qu'on accuse parfois d'être
des révolutionnaires, de ne regarder qu'à 1789 et de ne tenir
aucun compte de ce qui s'est produit avant la Révolution, nous déclarons
aujourd'hui dans un sentiment de nationale reconnaissance que toutes les
fois qu'Il s'est agi des rapports de l'Église et de l'État,
il y a eu une polItique française, une, cohérente, toujours
semblable.
Elle
s'est appelée tantôt la politique de Louis XI, de François
1er, de Richelieu, de Louis XIV ou de Bonaparte; elle n'a été
inspirée que par une Idée: faire de l'Église la servante
de la grandeur, de la gloire et de l'unité nationales. Et j'ajoute,
parce que je tiens dans cette discussion à ne rien dire qui ne soit
toute ma pensée, j'ajoute que l'Église, très noblement,
s'est, jusqu'à Napoléon 1er, inclinée devant cette
idée politique. (Très bien! très bien! à
gauche.) Oui, il n'y a qu'une politique française, dans notre
territoire, lorsque le spirituel et le temporel sont en présence,
c'est la politique qui veut qu'il n'y ait pas un État dans l'État,
qu'il n'y ait pas à côté de l'État agissant
une puissance agissant en sens contraire à l'intérieur ou
à l'extérieur.
Ceux
qui ont fait les concordats se sont préoccupés de trois choses,
qui leur paraissaient essentielles pour la grandeur politique de la France:
ils se sont préoccupés d'abord d'Imposer l'unité d'enseignement
dans les églises et dans les écoles et d'introduire dans
le catéchisme qui contenait cet enseignement l'apologie de la raison
d'État. La première raison d'être du régime
concordataire, c'est que l'Église servante de la patrie, servante
du Gouvernement (Réclamations à droite), servante
de la raison d'État doit faire l'apologie dans ses catéchismes
de cette raison d'État nationale...
( Rumeurs à
droite.)
En voulez-vous
la preuve? Je vals vous la donner. J'ai entre les mains un
catéchisme qui est revêtu de l'approbation du légat
du pape: "Sur le rapport de notre ministre des cultes, y est-il dit, et
en exécution de l'article 39 de la loi du 18 germinal an X, le présent
catéchisme, approuvé par Son Eminence le cardinalat, sera
publié et seul en usage dans toutes les églises catholiques...
",
Or ce
catéchisme unique, ce catéchisme seul en usage contient ces
maximes:
" D. Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard
des princes qui les gouvernent ?
" R.
Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, l'amour,
le respect, l'obéissance, la fidélité, le service
militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la
défense de l'empire et de son trône; nous lui 'devons encore
des prières ferventes pour son salut et pour la prospérité
spirituelle et temporelle de l'État.
"D. Quelles
sont nos obligations envers nos magistrats ?
R. Nous
devons les honorer et leur obéir, parce qu'ils sont les dépositaires
de l'autorité. (Rires à gauche.)
"
D. Que nous est-il défendu par, le quatrième commandement?
Je recommande ce quatrième commandement à ces messieurs du
ministère.
" R.
Il nous est défendu d'être désobéissants envers
nos supérieurs, de leur nuire et d'en dire du mal (Nouveaux
rires sur les mêmes banc.)
M. Hervé de Saisy. C'est une théorie de servilité. (Bruit à gauche,)
Un sénateur, à gauche Le clergé l'a acceptée.
M Dide
Remarquez, mon cher collègue, qui m'interrompez, que cette terrible
parole: " C'est une théorie de servilité ", s'adresse à
un légat du pape et aux ecclésiastiques qui ont accepté
ce catéchisme Or, comme ces ecclésiastiques, c'était
l'Église de France tout entière, la voilà, de par
vous, convaincue de servilité. C'est un certificat dont elle pourrait
ne pas être fière . (Sourires à gauche.)
Du reste,
ce n'est pas la première fois que ce mot de servilité est
prononcé.
L'Église,
comprenant qu'elle devait s'incliner devant la raison d'État, n'a
jamais essayé, quand elle était en présence d'un pouvoir
fort, de contester la légitimité et la grandeur de ce pouvoir.
Ces choses d'histoire sont élémentaires et vous les connaissez
mieux que moi. Vous savez qu'en 1681, il y a eu des difficultés
entre le grand roi et la papauté ; vous savez que Louis XIV a essayé
de faire cette chose énorme, et que je ne conseillerai à
aucun ministre républicain, de se passer, pour la nomination des
évêques, de l'assentiment et même de la consultation
de Rome.
Eh bien,
en 1681, il y a eu une assemblée du clergé. Le promoteur
de cette assemblée, alors que la lutte était engagée
entre l'État et l'Église, parlant au représentant
de l'État, c'est-à-dire à Louis XIV, lui adressait
ces flatteries qui sont qualifiées de servilités par un historien
de l'Église, par M. Méric, professeur à la Sorbonne
et catholique notoire:
"C'est
un roi .... " Il s'agissait du roi qui malmène les papes, et ce
sont des évêques qui parlent. .."c'est un roi qui surpasse
en douceur les David, en sagesse les Salomon, en religion les Constantin.
Oui, messieurs, il est si bien l'ornement de tous les siècles, que
chacun doit avouer qu'on ne peut trouver de parole pour exprimer ses belles
actions ..."
Un peu
plus tard, lorsqu'il s'agissait de la France sécularisée,
de la France sortie de la Révolution française, le même
clergé, -Je dis le même, non pas quant aux personnes, mais
quant à l'esprit -s'adressant à Napoléon l" et désertant
la cause de saint Louis, du glorieux saint Louis, s'exprimait en ces termes,
dans une lettre à l'empereur:
"Sire,
la fête de saint Louis excitait autrefois pour nos anciens rois des
sentiments d'amour et de dévouement dont la
manifestation exaltait l'esprit
public ; la fête du roi était celle du royaume. Que la France
fête saint NapoIéon !
"Votre
Majesté Impériale et Royale peut fixer elle-même le
jour auquel saint Napoléon sera fêté ! ...
"On a
proposé aussi à Votre Majesté Impériale et
Royale de déposer dans un édifice national l'épée
victorieuse qu'elle a ceinte à la journée d'Austerlitz. On
a voulu que cette épée, recevant un culte religieux, comme
l'oriflamme chez nos pères, ne sortit du temple qu'avec solennité
et dans les grandes occasions. .
"Le culte
y sErait exercé par un chapitre qui aurait le titre de chapitre
de saint Napoléon et auquel la garde de l'épée impériale
serait confiée." (Rires prolongés sur un très grand
nombre de bancs.)
M. Coste. La voilà, la servilité!
M Le Breton. C'est un fait isolé.
M. Dide. Non, ce n'est pas un fait isolé ; ce n'est pas non plus un fait que vous deviez reprocher à l'église catholique. En France, elle a eu l'intelligence -voulezvous me permettre d'ajouter, vous ne protesterez pas, -elle a eu le patriotisme de comprendre que la raison d'Église devait être associée et même subordonnée à la raison d'État (Protestations à droite), C'est là l'originalité de la politique française. (Très bien! très bien! à gauche,)
M. Hervé de Saisy. La raison d'État n'a jamais pu être un dogme religieux.
M. Dide. Il suffisait
qu'elle lût un dogme politique.
Il y
avait dans le Concordat un second article, beaucoup négligé
aujourd'hui, et des plus importants.
De même
qu'on n'avait pas voulu que la conscience débile des enfants, ou
la conscience fragile des femmes fût soumise à un catéchisme
qui n'aurait pas été un catéchisme d'État,
de même on n'avait pas voulu que, dans les séminaires, il
y eu un autre enseignement qu'un enseignement national ; et c'est pour
cela qu'ont été faits les quatre articles sur les libertés
de l'Église gallicane.
Où
est-il aujourd'hui le respect de ces articles? Ils sont singulièrement
oubliés. Un de nos collègues, un de nos spirituels, éloquents
et puissants collègues de la droite, me disait, ces jours derniers
: Comment voulez vous appliquer le Concordat? Le Concordat comporte l'acceptation
des quatre articles.. .
M. Buffet. Je n'ai pas dit cela...
M. Dide. Monsieur
Buffet, je ne vous ai pas nommé. (Hilarité générale.)
Permettez-moi
d'ajouter, monsieur Buffet, sans épigramme, que, lorsque j'ai parlé
d'un de mes collègues de la droite les plus puissants par l'intelligence,
je pensais que vous pourriez vous reconnaître, mais je n'espérais
pas que vous vous nommeriez. (Nouveaux rires à gauche.)
M. Buffet. Voulez-vous
me permettre de dire un mot ?
Je ne
me suis nullement reconnu dans le portrait beaucoup trop flatteur que vient
de tracer l'honorable orateur. La courte interruption qui m'a échappé
portait uniquement sur cette assertion, que l'enseignement de la déclaration
de 1682 était prescrite par le Concordat: cela, je le nie ! (Très
bien ! très bien! à droite.)
M. Dide. Il est prescrit par les articles organiques; cela, vous ne le niez pas? (Protestations sur les mêmes bancs.) Et, comme notre thèse c'est que les articles organiques font partie du Concordat... (Non !, non! à droite.)
M. Blavier. C'est toute la question!
M. le président. Vous chercherez à l'établir, messieurs, mais veuillez ne pas interrompre l'orateur.
M. Dide. Il
y a entre vous et mol, cette différence d'appréciation..
.
M. Biré. Je
proteste...
M. le président. Monsieur Biré, je vous rappelle a l'ordre.
M. Dide. J'ai l'extrême
regret de n'être pas votre personnalité mon cher interrupteur,
et de n'être que la mienne; je défends ma thèse et
non pas ia vôtre.
Je dis
que, d'après les articles organiques, l'enseignement des quatre
articles sur les libertés de l' église gallicane était
imposé à l'Église, et j'ajoute, sans nommer personne,
cette fois, qu'il serait, en effet, difficile de rencontrer aujourd'hui
dans le clergé français, quelqu'un qui acceptât ces
articles.
M. Buffet. C'est évident!
M. Dide. C'est absolument difficile...
M. Buffet. C'est impossible !
M. Dide. Impossible,
c'est peut-être beaucoup dire !
Il y
a toujours, monsieur Buffet, un gallican ; ce gallican, c'est un curé
qui veut devenir évêque ... (Rires et applaudissements
nombreux à gauche et au centre.) Un gallican, c'est un curé
qui arrive ; un ultramontain, c'est un curé arrivé. (Nouvelle
hilarité.)
Mais
je reconnais, en effet, qu'il serait difficile de rencontrer aujourd'hui
dans le clergé officiel, des partisans des libertés de l'Église
anglicane.
M. Soubigou. Qu'est-ce que vous appelez clergé officiel ?
M. Dide. Vous me demandez ce que j'appelle clergé officiel ? C'est le clergé inscrit au budget des cultes. Et le budget des cultes, c'est quelque chose que vous connaissez et que vous ne dédaignez pas. (Murmures à droite.)
M. le baron de Lareinty. C'est une petite restitution du bien volé 1
M. Dide. Ah ! vous parlez de bIens volés ! C'est votre Interruption, monsieur de Larainty Eh bIen, voici ce que je vous réponds.
M. le président. Ne répondez pas, monsieur Dide, aux Interruptions !
M. Dide. M. le baron
de Lareinty dit qu'II l'agit de bien volé; c'est là une assertion
que nous ne pouvons pas laisser passer dans un Parlement. (Très
bien! très bien ! à gauche.)
Et je
réponds Immédiatement, non pas par l'autorité de la
Révolution française, que mon honorable collègue récuserait,
mais par l'autorité de l'ancien régime, auquel je sais qu'Il
est attaché. L'ancien régime, personnifié par Louis
XlV, a émis cette assertion que vous trouvez dans les mémoires
de ce monarque:
" Tout
ce qui se trouve dans l'étendue de nos États, de quelque
nature qu'II soit, nous appartient. Le roi a la disposition pleine et libre
de tous les biens qui sont possédés par les gens d'Église.
,,(Bruit.)
Mais
c'est la raison de souveraineté, c'est la raison d'État,
le collectivisme royal, que Louis XIV invoque.
Quand
je réponds à une interruption directe par une citation, non
pas d'un révolutionnaire, mais de Louis XIV, est-ce que je ne prouve
pas qu'il n'y a pas eu vol. puisque l'État de la Révolution,
agissant et pensant comme Louis XIV, pouvait croire que les biens ecclésiastiques
appartenaient à la nation.
On ne
me réfutera pas avec des murmures. Il y a toujours chez nous une
doctrine de la souveraineté de l'État ; cette souveraineté,
c'est la nation qui l'exerce ; elle décrète, à l'occasion,
qu'il y aura des officiers de la morale publique au lieu de prêtres;
et c'est ce que l'Assemblée nationale a fait pour les fonctionnaires
de l'Église.
Elle
décrète, si elle le juge convenable et avec une entière
autorité qu'Il y aura la séparation des Églises et
de l'État. Elle agit ainsi dans sa souveraineté, dans une
souveraineté qui est non seulement l'autorité de la raison
révolutionnaire, mais de la raison d'État monarchique.
Je dis,
messieurs, qu'il y a aussi dans le Concordat une troisième précaution
indispensable contre les usurpations du clergé!
De même
que par l'enseignement des libertés de l'Église gallicane
dans les séminaire, de même que, par l'unité de catéchisme,
on ne voulait pas que l'Église fut un État dans l'État,
de même on ne voulaIt pas qu'elle eût une politique extérieure.
De là l'idée d'imposer l'obligation de la résidence
et du serment à tous les membres du clergé. On affecte de
sourire de cette précaution et de dire : "Elle n'a aucune
importance ! elle est surannée!" Je dis qu'elle est très
Importante, qu'elle est essentIelle. Il s'agit de fonctionnaires qui sont
liés, non seulement à l'État français, mais
aussi à un autre État, L'État français a voulu
tenir ces servIteurs dans son obéissance étroite. Il a eu
raison. Que cet État s'appelle Louis XIV ou le premier consul de
la République française, les obligations sont les mêmes.
Sous l'ancien régime, les prescriptions à cet égard
étalent des plus véhémentes: Vous connaissez celte
circulaire aux évêques, de 1784 :
" L'intention
de Sa Majesté est que toutes les fois que vous serez dans le cas
de vous absenter de votre diocèse, vous m'en préveniez, ainsi
que du temps que vous croiriez que vos affaires pourront vous en tenir
éloigné.
"Je me
ferai un devoir de mettre votre demande sous les yeux de Sa Majesté
et de vous faire part de ce qu'i lui plaira de décider. "
Voilà comment on
parlait aux évêques en ce temps-là, et lorsque, aujourd'hui,
un homme dont le nom est synonyme de courtoisie, l'honorable M. Fallières,
ministre des cultes, à propos d'un incident qui pouvait devenir
compromettant, je ne dis pas pour la sécurité de l'Europe
et pour la bonne harmonie des relations entre deux nations amies, adresse
dans les termes les plus courtois -j'allais presque dire les plus déférents
-à un évêque en état de rébellion une
invitation à observer la loi, vous savez comment on lui répond
et si vous l'aviez oublié on vous l'aurait rappelé par des
publications insolentes.
Il y
a eu un jour un accusé d'impolitesse, -Il n'y avait pas d'autre
délit pour ce fonctionnaire. - On lui a dIt: vous êtes allé
à Rome en pèlerinage, aviez-vous demandé la permission
à M. le ministre des cuites ? -Je suis allé à Rome
le 24 septembre 1891 ; j'y suIs allé d'autres fois, jamais
je n'al demandé de permission. - Cependant c'était votre
devoir, la loi vous obligeait à demander cette permission ! - Je
ne l'ai pas demandée. Et comme commentaire à cette réponse
pleine de désinvolture, voici la réponse qu'on taisait quelques
minutes après:
" Dans
l'ancien régime, alors que le clergé était un ordre
privilégié, qu'il existait une religion d'État et
que le roi était l'évêque extérieur; alors que
d'autre part le pape, souverain spirituel et temporel en même temps,
avait une armée et faisait des alliances, Il était Interdit
aux évêques français de se rendre à rome sans
autorisation.
"Dès
que l'Etat a été sécularisé et que le rapport
intime entre lui et l'Eglise a été rompu, les évêques
ont refusé de subir une servitude qui n'avait plus ni prétexte
ni compensation. Ils l'ont considérée comme intolérable,
le jour où le pape, dépouillé d'un patrimoine protecteur,
s'est vu constammeut sous la menace d'un coup de force des émeutiers
garibaldiens, mal comprimés ou secrètement encouragés,
et par là même a été réduit à
l'état d'auguste captif, sans autre soutien humain que les empressements
affectueux de les eufants et de ses frères dans l'épiscopat.
"Chaque
fois qu'un ministre du régime nouveau a exhumé la prohibition
de l'ancien régime, l'épiscopat, sans se troubler, n'a tenu
aucun compte de cette fantaisie archaïque et toujours éphémère."
(Exclamations à gauche.)
L'ancien régime?
Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que par hasard le Concordat de
1801 a été conclu sous l'ancien régime '? Le Concordat
a été conclu après la Révolution, représentée
par les consuls de la République, après que la
France avait été sécularisé ; il a été
accepté par le pape et, par conséquent, les obligations qui
résultent de ce Concordat sont des obligations qui lient le clergé
comme elle le liaient sous l'ancien régime. (Très bien
! à gauche)
Vous
venez de voir, par les faits que j'ai cités, quelle
est la situation prise par 'l'Église en face des
prescriptions concordataires. On n'a rIen retenu, on n'a rIen voulu garder
de ce qui était une obligation et une charge: à l'unité
de catéchisme, on a substitué la pluralité des catéchismes;
aux enseignements de l'Église gallicane, on a substitué l'enseignement
du syllabus, qui est la négation des libertés de
'l'Église nationale; A l'obligation de la résidence, on a
substituée défi. Je ne veux pas me servir d'une épIthète
fâcheuse, le défi plein de superbe, -c'est un mot ecclésiastique
adressé à un fonctionnaire de l'État qui se souvenait
qu'il y avait des lois et quI en réclamait l'observation.
Est-ce
qu'il est possible que cela dure? Est-ce qu'il est possible que cette
situation d'anarchie concordataire, humiliante pour l'Église, désastreuse
pour l'État, qui peut troubler les conscIences, qui peut compromettre
la paix sociale, quI peut arrêter la prospérité de
la République, est-ce qu'Il est possible que cela se prolonge? Je
ne le crois pas, et en le disant: j'estime que je suIs d'accord avec tous
les républicains de cette Assemblée el avec les ministres
qui sont sur ces bancs. (Applaudissements à gauche.)
Qu'est-ce
que vous allez faire? Qu'est-ce que vous pouvez faIre ?
PlusIeurs
solutIons se présentent devant vous. Il en est une qui a mes préférences
personnelles, qui a la préférence de beaucoup d'autres de
mes collègues aussI et peut-être même de quelques-uns
des membres du cabInet: c'est la solutIon de la pleine et entIère
liberté.
Je croIs
tellement à la vérIté, que j'imagine qu'elle n'a pas
besoin de privilège, des secours de l'État pour se détendre
et pour vaincre, et que la séparation des Églises et de l'État
seraIt la solution la plus naturelle, la plus équitable, et la meIlleure;
mais je saIs aussi que ce n'est pas à propos d'une interpellatIon
sur une situation déterminée qu'on peut poser un pareil problème
et demander au Parlement de le résoudre. Les ministres qui sont
à ce banc pourraient répondre qu'ils n'ont pas prIs la pouvoir
pour accomplir une telle œuvre, mais qu'Ils sont simplement obligés,
étant données les situatIons qu'on leur signale de remédier
aux dangers qu'elles présentent ou d'en faire sortIr les avantages
qu'elles comportent. (Très bien!)
Si vous
n'avez pas la séparation des Églises et de l'État,
il vous reste l'application du Concordat, dans l'esprIt de la tradition
nationale. Je ne demande pas autre chose. L'application du Concordat, comme
on l'a compris sous les régimes qui n'ont pas été
l'objet des malédictions de la droite, le premier empire, la Restauration,
le gouvernement constitutionnel, l'empire de Napoléon III, constitue
une solution.
Vous
avez encore un autre moyen: voua avez un représentant auprès
du pape, et certes, s'il y a une personnalité intelligente, habile,
souple aux événements, capable d'en comprendre la signification
et d'obéir au moindre souffle de ce qu'elle croit la nécessité,
c'est la papauté; vous pouvez agir auprès d'elle par le représentant
que vous avez auprès d'elle à Rome. L'avez-vous fait? La
ferez-vous? Vous pouvez, aujourd'hui, messieurs, si les articles organiques
qui, dit-on, ne sont pas loi d'Église, qui sont simplement loi d'État,
vous paraissent insuffisants, vous pouvez les remplacer par d'autres articles
organiques plus fermes, plus énergiques, et dont la responsabilité
vous appartiendra, comme dit-on de ce côté (L'orateur désigne
la droite), la responsabilité des anciens articles organiques
appartient au premier consul. Voilà ce que vous pouvez faire. Vous
faut-il des lois nouvelles ? Le Parlement vous les donnera.
Mais
il est une chose que vous ne pouvez pas faire et que vous ne ferez pas.
C'est de laisser subsister le statu quo: c'est de laisser subsister
l'anarchie actuelle. (Très bien ! très bien ! et applaudissements
sur plusieurs bancs à gauche.)
Comment
! nous aurions fait la Révolution française, un fleuve de
sang et de larmes aurait coulé et nous nous retrouverions, après
un sIècle de luttes, devant ce clergé si soumis à
l'ancien régime, qui s'est humilié devant Bonaparte, qui
s'est asservi à Napoléon III, qui s'est prosterné
devant le coup d'État du 2 décembre, (Très bien!
très bien! et vifs applaudissements à gauche), nous nous
trouverions devant ce clergé plus impuissants, nous, les républicains,
plus amoindris, que les régimes qui nous ont précédés;
nous aurions devant nous... quoi donc ? Des Insurgés salariés?
(Nouveaux applaudissements à gauche,)
M. le baron de Lareinty. C'est l'accusateur public qui parle ici !
M. Dide. Il est de règle, dans le langage mystique de la catholicIté, de dire, en parlant de la libre pensée, que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre l'Église; je dis, moi, m'emparant de cette parole, que, les portes de l'Église intolérante, menaçante, autoritaire, ne prévaudront pas contre l'esprit laïque, contre l'esprit de la Révolution française. (Très bien ! très bien! et double salve d'applaudissements à gauche. L'orateur est vivement félicité par un grand nombre de ses collègues.)
M. de Marcère.
... la République ne peut pas s'entendre avec la religion
catholique, Pourquoi? C'est donc une doctrine que la République;
ce n'est pas une forme de gouvernement; et c'est une doctrine qui en exclut
une autre, Mais alors, messieurs, si cela est vrai, ce n'est plus une forme
de gouvernement, c'est une secte. Remarquez bien la conséquence.
On n'y a peut-être pas songé suffisamment, et c'est cependant
la vérité. Eh bien, la République, pour moi comme
pour beaucoup de mes amis, lorsque nous sommes entrés dans la voie
publique, avait un tout autre aspect. Nous avons considéré
qu'à la suite des malheurs éprouvés par la France,
lorsqu'il n'y avait plus en quelque sorte d'espérance, quand tout
était détruit, paraissait-il, quand elle n'avait pas encore
repris cette admirable vitalité dont elle a fait preuve depuis,
nous avons pensé, dis-je, que la République seule pouvait
servir de refuge à tant d'espérances déçues,
à tant de malheurs subis, à tant de blessures faites, et
que tous les citoyens pourraient se trouver réunis sur un terrain
commun, peur vivre en bon accord, en bonne harmonie, dans la concorde,
la seule force qui manque à ce pays; et nous avons de toutes nos
forces -pour mon compte très modestement -travaillé à
constituer la République comme la seule forme de gouvernement qui
pût être établie et durer après la chute successive
de tous les régimes du passé.
Et qu'est-ce
qui différencie cette forme de gouvernement des autres ?
Elle
a les mêmes obligations, elle a les mêmes devoirs....
Un sénateur à gauche. Et les mêmes droits.
M. de Marcère.
... devoir de protection pour tous les intérêts devoir de
protection pour l'ordre social. Qu'est-ce qui la différencie si
essentiellement ?
C'est
que les anciens régimes - je parIe surtout des régimes constitutionnels
qui ont rempli ce siècle - avalent conservé un certain caractère
de patronage qui donnait à leur autorité un certain air de
paternité, si vous voulez.
Pour
la République, il en est autrement. Cette forme de gouvernement
est une gérance d'affaire entre les mains d'hommes élus par
le peuple. Mais, pendant le temps très court que ces hommes
élus par le peuple, choisis par lui, exercent le pouvoir, ils n'ont
pal une autorité souveraine; ce ne sont pas simplement des scribes
attachés à leur bureau pour y écrire des décrets,
pour minuter des formules. Ils ne peuvent pas oublier que, nés dans
un jour pour mourir demain, ils ont derrière eux le pays, avec les
croyances, avec les préjugés, si vous voulez, avec ses mœurs,
avec les traditions et ils doivent avoir constamment l'œil fixé
sur le pays, sur ses intérêts permanents, sur les droits imprescriptibles,
sur les besoins matériels et moraux sur tout cela enfin qui est
l'âme même de la France.
Et alors,
quand j'entends dire que tout cela, ces millions d'hommes répandus
sur le sol, avec leurs sentiments, leurs passions leurs idées propres,
nos foyers, nos familles, nos mœurs, nos traditions tout cela serait inconciliable
avec la République, je n'en tire pas la conséquence, messieurs,
je la laisse à vos méditations.
Le Gouvernement,
cette gérance d'affaires qui se compose du pouvoir exécutif
et du Parlement, gouvernement éphémère quant à
ceux qui exercent le pouvoir, chargé transitoirement des affaires
publiques, n'a pas le droit de tout faire. Il y a, dans la nation dont
il émane, des droits supérieurs à tout, supérieurs
au pouvoir communiqué par l'élection, il y a des intérêts
permanents qu'il ne doit pas méconnaître ni compromettre,
il y a des principes généraux d'ordre social qu'il
ne saurait violer. On lui confère le pouvoir, non pour qu'il puisse
suivre son caprice, ou appliquer à tout l'État des conceptions
particulières, mais pour protéger ces droits, ces intérêts
et ces principes qui sont le bien des citoyens et qui sont le patrimoine
de la patrie. Parmi ces biens le trouvent les droits de la conscience et
le maintien de l'ordre social par lequel on pourvoit aux besoins moraux
et religieux de la nation. Et à cet égard, ce n'est pas de
la tolérance que l'on réclame
La
tolérance s'entend d'abus que l'on voudrait détruire et qu'on
laisse subsister par des raisons contingentes. Non, le mot de tolérance
ne s'applique pas à cet ordre de faits. Portalis, dans son admirable
rapport qui a précédé le Concordat, le fait très
justement remarquer : il ne saurait s'agir de tolérance vis-à-vis
de droits imprescriptibles comme ceux de la conscience.
Le Gouvernement a le devoir de protéger ces droits, de veiller sur
l'ensemble des faits qui constituent la vie religieuse de ce pays; c'est
un devoir pour lui, mais ce devoir a en lui-même quelque chose de
particulièrement délicat et qui le rend plus difficile que
tout autre à remplir. Il s'applique à un ordre d'idées
et de sentiments, à un ordre de faits aussi, comme dans les affaires
du culte, sur lesquels le pouvoir civil n'a pas de prise. Sur ce terrain,
il rencontre la puissance spirituelle. L'ordre temporel et l'ordre spirituel
se trouvent ici face à face: chacun d'eux a ses droits et ses oblitérations.
Comment résoudre les conflits ? La puissance spirituelle pour
les catholiques, est à Rome. Il faut s entendre, s'accorder
: et c'est pour cela que les concordats sont faits
....................................................................................................................................................
M. Goblet. Je demande la parole.
M. le président. La parole est à M. Goblet. (Mouvement d'attention)
M. René Goblet.
Messieurs, je n'ai vraiment qu'une raison d'intervenir dans ce débat
et de demander au Sénat de vouloir bien m'accorder quelques instants
de bienveillante attention : c est que les idées qui viennent d'être
exposées à cette tribune, celles qui y seront sans doute
développées encore tout à l'heure, diffèrent
singulièrement de celles qu'avec quelques-uns de mes amis je professe
sur ce grave sujet.
Le Sénat
pensera peut-être qu'il est bon que toutes les opinions puissent
se produire, et je vous demande la permission de développer la mienne
succinctement, aussi succinctement que possible. (Parlez! parlez !)
Je ne
crois pas qu'elle soit destinée à rencontrer, aujourd'hui
encore de majorité dans le Sénat, mais je suis convaincu
que l'avenir lui appartient et un avenir moins éloigné qu'on
ne le croit généralement; j'aurai l'occasion de vous montrer
les étapes qu'elle a déjà parcourues depuis quelques
années et c'est pourquoi il me paraît juste qu'elle prenne
position dans la grande discussion qui s'ouvre devant vous. (Très
bien! très bien! à gauche.)
Messieurs,
les discours que vous venez d'entendre, ceux que vous entendrez encore
certainement tout à l'heure, car la discussion est loin d'être
épuisée, elle ne fait que commencer selon moi... (Rumeurs
à droite.)
Voix nombreuses à gauche et au centre. Certainement! Parlez ! parlez!
M. René Goblet.
Les ordres du jour même que nous connaissons,- car ils ont été
publiés dès hier, - tendent tous au même but : au maintien
du Concordat. Ils en réclament l'exécution - ce sont les
termes formels de l'ordre du jour qui, le premier, a été
déposé sur cette tribune, celui dont M. de Marcère
vient de vous donner lecture.
Les uns
veulent que cette exécution soit plus libérale et plus tolérante
encore qu'elle ne l'est aujourd'hui; si bien que le Concordat finirait
par ne plus exister que contre l'État et au profit de l'Église.
(Très
bien! à gauche.) Les autres la veulent au contraire plus rigoureuse
et il y en a qui viendront offrir au Gouvernement de l'armer de droits
nouveaux s'il croit n'en avoir pas assez.
Ma thèse,
notre thèse à quelques-uns d'entre nous, est absolument dissemblable.
Nous pensons, au contraire - et il me semble que les quelques lectures
que vous avez tout à l'heure entendu faire par M. Dide, le prouvent
déjà suffisamment par elles-mêmes - nous pensons que
le Concordat est un acte caduc, qui n'est plus aujourd'huI en rapport ni
avec l'état de nos mœurs, ni avec le régime sous lequel nous
vivons, qu'il ne peut plus être désormais qu'une source de
difficultés et de conflits, que, par conséquent, il faut
que le gouvernement de la République prenne son parti de s'orienter
vers la séparation et de préparer l'abandon du Concordat.
Voilà
l'opinion que je vous demande la permission de défendre brièvement
devant vous.
D'abord,
je dois déclarer - et je le fais parce que je vois à son
banc l'honorable ministre des affaires étrangères que j'entends
traiter cette questIon uniquement au point de vue intérieur.
C'est
au point de vue intérieur exclusivement que le Concordat a été
fait, bien que la personne avec laquelle on traitait à cette époque
eût alors un caractère très différent de celui
qui lui appartient aujourd'hui.
Je ne
méconnais pas du tout l'importance que peuvent avoir au dehors les
influences religieuses, mais ces questions sont étrangères
au Concordat. Elles ne doivent donc pas, suivant mol, trouver place dans
cette discussion.
Je le
répète, c'est uniquement au point de vue de la situation
intérieure, au point de vue du rôle que le Concordat doit
jouer dans les rapports entre l'État et les Églises, que
nous devons nous placer.
Messieurs,
je crois que l'on peut constater qu'à cet égard, la question
est posée depuis bien longtemps.
J'oserai
dire qu'il y a quelque vingt ans, elle était résolue, au
moins pour les républicains. Que de noms d'hommes politiques je
pourrais citer qui, dans les dernières années de l'Empire,
se déclaraient les partisans de la séparation ! J'en retrouverais,
je crois, encore quelques-uns parmi nous. (Sourire.)
Je reconnais
volontiers que les événements d'où la République
est sortie et les difficultés qu'a rencontrées son établissement
définitif, nous ont détournés, dans les premiers moments,
de ce grave problème et de plusieurs autres qui paraissaient cependant,
à cette époque, tout à fait mûrs aussi pour
une solution.
Il n'en
est pas moins vrai que la questIon subsistait tout entière et que,
depuis dix années, notamment, elle n'a pas cessé d'être
à l'ordre du jour, Je vais vous en donner la preuve.
A l'occasion
des décrets de 1880, à l'occasion de nos lois militaires
et de nos lois scolaires, presque tous les ans, tous les ans même,
sauf peut-être cette année-ci pour la première fois,
dans la discussion du budget des cultes, à propos de l'ambassade
du Vatican, vous avez vu cette question agiter le Parlement et le pays.
Quatre
propositions ont été, depuis dix ans, successivement déposées,
tendant à la séparation de l'Église et de l'État;
en 1876, en 1882, en 1886.
Celle
de 1876 avait été très rapidement écartée;
celle de 1882 fut prise en considération à la demande du
Gouvernement lui-même, et le chef du Gouvernement d'alors, l'honorable
M. de Freycinet, devant qui j'ai l'honneur de parler, me permettra de rappeler
que, quand cette proposition vint en discussion devant la Chambre, il répondit
que, tout en se réservant de la. combattre au fond, il tenait cependant,
à ce qua la question fût éclairée par un débat
parlementaire; voici textuellement les paroles qui étaient
alors prononcées:
" Nous
croyons quant à nous, qu'il est bon, qu'il est salutaire, qu'il
est digne de cette Assemblée d'aborder cette question de face et
de la traiter à fond.
"C'est
pourquoi, tout en nous réservant de combattre la proposition et,
par suite, de maintenir, et pendant un délai que nous ne pouvons
pas fixer, de maintenir le Concordat sans le relâcher, nous provoquons
ceux qui sont d'un avis contraire à venir à
bref délai à
cette tribune exposer leurs raisons, afin que cette grave question puisse
de là se répandre dans le pays sous un jour nouveau avec
les lumières que ,ce débat aura fait jaillir, et que, si
des solutions doivent intervenir plus tard, elles puissent être ainsi
préparées et mûries par la discussion parlementaire."
Ainsi,
le chef du Gouvernement, repoussait la séparation des Églises
et de l'État, mais en prévoyant que le moment pourrait venir
où elle s'imposerait, et il insistait, pour que cette solution fût
discutée dans le Parlement. C'était en 1882, il y a de cela
dix ans ; le moment est venu, ce me semble, d'étudier la question
dans nos Assemblées parlementaires.
En 1886,
voici la déclaration qui était lue aux Chambres, au nom d'un
cabinet dont j'avais l'honneur de faire partie:
" L'intervention
du clergé dans nos luttes politiques, et récemment encore
dans les élections, est pour tous la esprits sages un
sujet de sérieuses
préoccupations. Chacun a compris qu'une telle situation ne saurait
se perpétuer et que le grave problème de la séparation
des Églises et de l'État ne tarderait pas à s'imposer
irrésistiblement. C'est là, il faut bien le dire, une de
ces questions que la politique seule est malhabile à trancher, car
elle a des racines jusque dans les profondeurs les plus intimes de la conscience
du citoyen. Avant que le législateur prononce souverainement, il
faut que la libre discussion, les débats solennels des Chambres,
le rayonnement des Idées aient préparé dans le pays
les solutions conformes aux tendances de l'esprit moderne. "
Moi-même,
à mon tour, en 1887, quand je repoussais la séparation qui
m'était proposée sous cette forme -que Je n'ai jamais
admise -de la suppression
pure et simple du budget des cuItes, je provoquais également les
partisans de la séparation à aborder ce grand débat
devant les Chambres. Puis, on a cru qu'on pourrait ajourner la question
indéfiniment et voilà qu'elle se pose aujourd'hui de nouveau
dans des termes plus pressants que jamais et de telle façon qu'll
n'est plus possible, suivant moi, de l'éluder; il faut prendre parti.
Je n'ai
pas .la prétention de la traiter aujourd'hui dans, toute son ampleur.
Je crois qu'il n'est pas possible qu'elle ne soit pas
posée dans une interpellation
où il s'agit de savoir quelle doit être l'attitude du Gouvernement
vis-à-vis de la conduite du clergé; mais pour la discuter
complètement, avec tous les développements qu'elle comporte,
il faudrait qu'elle soit posée directement.
Je veuxje
ne dis pas - que M. de Marcère veuille bien le remarquer - avec
la République, je dis avec notre régime politique, avec l'État
politique moderne.
Je prétends,
en second lieu, que dans l'état de nos mœurs, le Concordat n'est
plus une garantie, pas plus pour les Intérêts religieux que
pour l'intérêt public, et que, par conséquent, il faut
franchement se décider à y renoncer et à préparer
cette renonciation.
Messieurs,
qu'est-ce que le Concordat? C'est 'un traité entre deux puissances.
Or, est-il possible, je le demande, d'admettre cette puissance de l'Église
en face de l'État moderne? Je comprends que sous 1a monarchie ce
dualisme fût possible; alors que
l'on considérait
que le pouvoir dérivait d'un principe supérieur, on pouvait
concevoir ces deux puissances se partageant le gouvernement de la société,
l'une au poInt de vue spirituel, l'autre au poInt de vue temporel; ce quI
n'empêchait pas; n'en déplaise à M. de Marcère,
qu'elles étaient loIn de vivre habituellement dans une intimIté
parfaIte, et que, au contraire, on les voyait alternativement chercher
à empiéter sur leur domaine respectif, et, chacune à
son tour, vouloir se servir de l'autre pour assurer sa propre prépondérance.
Mais
depuis que nous vivons sous le régime de la souveraineté
nationale, comment admettre l'exIstence, à l'intérieur, de
ces deux puissances parallèles et rivales? Cela me parait absolument
impossible, et la Révolution l'avait bien compris. Elle avait adopté
cette maxime de Rousseau "qu'il faut tout ramener à l'unité
politique, sans laquelle jamais État ni gouvernement ne sera constitué."
En conséquence, au lieu de considérer l'Église comme
une puissance rivale avec laquelle on dût traiter, elle en avait
fait une puissance subordonnée, une institution d'État, elle
avait essayé de l'arracher à la domination de Rome, et d'établir
sur elle sa propre domination ; elle en avait fait un service public.
De là
est née, on vous l'a rappelé tout à l'heure, la constitution
civile du clergé, régime illogique, car il lui manquait une
condition essentielle: c'est que l'État lui-même professât
ce culte qu'il faisait exercer sous son autorité; régime
tyrannique, attentatoire à la liberté des conscIences et
qui, par ce double motif, devait nécessairement échouer.
Napoléon
est venu: il a pensé qu'Il était utile à la consolidation
de son pouvoir de se servir de l'influence, de l'Église; il a voulu
rétablir les rapports avec Rome et n'a; rien. trouvé de mieux
que de conclure avec l'Église un traité qui, en la plaçant
sur un pied d'égalité apparente, en réalité,
suivant la forte expression de Portalis, un des auteurs du Concordat, "mettait
l'Église dans l'État."
Le premier
consul était logique et conséquent avec lui-même. Il
pouvait faire de la religion un service public; il la professait officiellement
cette religion, et cela était dit dans le préambule du Concordat
qu'on vient de 'vous lire.
Mais
vous comprenez que cet état de sujétion de l'Église
vis-à-vis da pouvoir civil, ne pouvait, durer qu'à la conditIon
qu'il y eût là cette main puissante pour exécuter le
Concordat, au besoin de la façon que vous connaissez. Il est clair
que, du moment où cette main venait à disparaître l'Église
chercherait à s'affranchir. Elle y a réussi; elle devait
y réussir, parce que tout était faux et contradictoire dans
un pareil régime.,
L'Église
ne peut pas être un service public, comme les autres, dans un État
neutre et indifférent à toute secte religieuse.
L'Église,
en face de la souveraineté nationale, ne peut pas vivre à
l'état de puissance, car il doit y avoir unité de puissance
dans l'État.
L'Église
ne peut plus désormais être une institution; elle ne peut
être qu'une association ayant sa doctrine et ses rites, association
qu'il faut respecter, par égard pour la liberté des consciences,
mais en sauvegardant les droits de l'État.
Voilà,
suivant moi, la situation qui résulte de notre régime politique
actuel. (Très, bien! très, bien! à gauche).
Messieurs,
la contradiction que je signale n'existe pas seulement dans les principes
sur lesquels reposent l'État moderne et l'Église; elle existe
également dans les faits. Elle a éclaté dans les faits,
à toutes les époques, entre ces deux pouvoirs qu'on avait
espéré faire vivre en paix à l'abri du Concordat;
vous l'avez vu surtout dans ces dernières années, depuis
que nous avons commencé à donner à la République
des institutions conformes à son principe, et il ne pouvait pas
en être autrement.
Comment
voulez-vous qu'un État qui se pique d'être laïque et
qui développe tous les jours ce principe de la laïcité
s'entende avec l'Église, qui ne peut renoncer, de son côté,
à faire prévaloir les doctrines ? Ou l'Église renoncera.
à exercer une action efficace sur la direction des affaires publiques
et notamment sur l'enseignement, d'où découle tout le reste,
car c'est l'enseignement. qui fait les générations futures
appelées à gouverner le pays, ou bien l'Église renoncera
à exercer cette action, et alors elle ne sera plus l'Eglise, l'Église
immuable, telle que nous la connaissons depuis ses origines; ou, au contraire,
elle prétendra exercer cette action sur les affaires publiques et
dans un sens contraire naturellement à l'État; et alors comment
éviter les conflits ?
Messieurs,
je ne veux pas refaire l'histoire de ces vingt dernières années,
mais vous vous rappelez que nous avons rencontré l'antagonisme de
l'Église partout et à chaque pas; elle s'est mêlée
à toutes les tentatives, même à la dernière,
cette misérable aventure qu'on rappelait d'un mot tout à
l'heure; elle s'est mêlée à toutes les entreprises
dirigées contre la République; elle a été dans
les élections de 1885 qui avaient motivé les paroles de la
déclaration de I886 que je viens de vous lire; elle a été
dans les élections de 1889; elle a été dans l'opposition
à nos lois scolaires, à nos lois militaires; elle a été
dans tous les conflits sur des incidents particuliers auxquels nous avons
assisté. Il ne pouvait pas en être autrement. Voilà
la contradiction dans les faits telle que nous l'avons vue.
Parlerais-je
des incidents récents ?
L'honorable
M. Dide - et c'était la l'objet principal de cette interpellation
- a passé sur ce point légèrement tout à l'heure
; je ne veux pas y insister davantage, mais enfin vous ne pouvez pas oublier
ce mépris hautain qu'affichaient l'autre jour des évêques
de l'autorité civile et de la justice; vous ne pouvez pas méconnaître
la gravité de ces protestations imprudentes par lesquelles certains
évêques vont jusqu'à viser la politique étrangère,
et vous ne pouvez pas oublier davantage ces catéchismes différents,
-et contraires en cela au Concordat qui voulait l'unité du catéchlsme,
ces catéchismes divers suivant les diocèses, mais qui
se réunissent tous en un point commun qui est, sous des formes de
langage plus ou moins habiles, d'enseigner la résistance à
la. République et à ses lois. (Applaudissements a gauche.)
M. le baron de Lareinty. Que faitesvous de la liberté de conscience?
M. René Goblet.
Je sais qu'il y a des hommes politiques qui ne s'en émeuvent pas
et qui considèrent ces faits avec un suprême dédain.
Je les admire de ne pas voir que c'est là la dernière et
la plus dangereuse tentative peut-être qui puisse être dirigée
contre nos institutions, contre nos principes et aussi, messieurs, contre
la paix publique.
Pour
moi, je résume la question d'un mot. On a parlé d'apaisement
; oui, il a été quelque temps sur les lèvres ; vous
nous pardonnerez de ne pas y avoir cru ; il ne pouvait pas être au
fond des choses, parce que le fond des choses, c'est un antagonisme forcé.
Vous
avez vu qu'au premier incident les hostilités se sont réveillées
plus violentes et plus générales que jamais, (Très
bien! très bien! à gauche.) Eh bien, je me résume
d'un mot, qui répond, je le crois, à la pensée générale
du pays: cette situation est intolérable, il faut absolument que
l'on y mette un terme.
Que nous
propose-t-on et que propose le Gouvernement ? C'est une question que je
pose à cette heure, car elle est très insuffisamment éclairée
par ce que nous avons pu lire dans les journaux des déclarations
qu'on doit nous apporter aujourd'hui. Mais je pose la question: que nous
propose-t-on en face de ces actes de rébellion que je viens de retracer
à grands traits ? On nous dit: Nous allons exécuter le Concordat,
et, au besoin, - il y a tout au moins des sénateurs et des députés
qui seraient disposés à tenir ce langage - si le Concordat
ne suffit pas, nous y ajouterons de nouvelles lois, de nouvelles armes.
Quoi messieurs, est-ce que vous n'avez pas assez de lois?
Est-ce
que les moyens coercitifs nous manquent ? Mais, l'honorable M. de Marcère
les rappelait tout à l'heure et permettez moi d'en parcourir la
nomenclature. Vous avez l'appel comme d'abus (Rires à gauche);
je ne me fais pas d'illusion sur ce procédé et je convIens
avec vous, avant vous, si vous me le permettez, parce que je l'ai pratiqué,
que c'est là un moyen absolument illusoire; vous avez la suspension
des traitements, puisque le conseil d'État a reconnu ce droit au
Gouvernement; il a été pratiqué par l'ancienne monarchie;
et si l'on veut appliquer à l'état actuel la politique de
l'ancienne monarchie, an a incontestablement le droit d'user de ce moyen;
vous ayez une législation spéciale contre le clergé,
les articles 200 et suivants du code pénal, et vous avez aussi le
droit commun, notamment cet article 222 sur l'outrage que la jurisprudence
a déclaré applicable aux évêques. Vous avez
tout cela; Vous disposez de l'amende, vous l'avez vu l'autre jour, et même
vous pouvez disposer de la prison. On ne le fait pas. Je m'empresse de
déclarer qu'on a bien raison. L'abbé Maury disait qu'il n'était
pas bon de faire des martyrs. J'estime que, surtout quand il s'agit de
faire des martyrs, à si peu de frais, cela devient ridicule autant
que dangereux. (Rires approbatifs à gauche,)
Messieurs,
on a l'autre jour condamné un archevêque qui incontestablement
s'était rendu coupable d'outrage. Mais le lendemain un autre évêque,
s'appropriait cette déclaration où l'on osait dire au Gouvernement
et à la justice que le respect leur manque, et que ceux-là
même qui sont particulièrement soucieux du respect, sont obligés
de constater qu'en le leur refusant, on ne leur fait presque rien perdre.
Ce langage, il s'adressait à son supérieur, à M. le
ministre des cultes. Est-ce qu'on l'a poursuivi ? Pas plus que les autres
évêques qui le sont associés aux manifestations que
vous connaissez.
Vous
voyez donc bien que ce ne sont pas les lois qui vous font défaut;
mais vous êtes dans l'impossibilité de vous en servir.
Pourquoi
? Parce que - et c'est la conclusion logique, nette et claire qu'il faut
tirer de tout ceci - en pareille matière, les rigueurs sont impossibles
; elles répugnent à nos mœurs et se retournent contre ceux
qui s'en servent.
Les rigueurs
sont impuissantes, inefficaces, et ne donnent aucune satisfaction aux adversaires
de l'Église; elles irritent. davantage les fidèles et augmentent
le prestige du clergé auprès d'eux.
Pour
qui donc exercer ces rigueurs? Pour les indifférents? Cela n'en
vaut pas la peine. Il n'y aurait qu'un moyen de faire plier l'Église,
c'est celui qu'employait l'auteur du Concordat: c'est la force. (Mouvement.)
Vous ne voulez pas, vous ne pouvez
pas l'employer; dès
lors il n'y a qu' un remède - vous hésiterez peut-être
longtemps encore, mais vous y viendrez - et ce remède c'est que
chacun reprenne sa liberté, (Mouvements divers,.)
Je sais
les objections qu'on fait à ce système. Permettez moi d'y
répondre en quelques mots,
On dit:
l'Église serait plus forte si on relâchait le lien qui la
tient aujourd'hui attachée à l'État, Je ne le crois
pas, et pourquoi? (Bruit au gauche et au centre.)
Permettez
moi de m'expliquer. (Parlez! parlez!) Vous pensez bien que je ne
suis pas monté à la tribune, dans l'état d'isolement
que j'ai constaté moi-même, sans croire que j'avais de bonnes
raisons pour soutenir mon opinion.
Je dis
que je ne le crois pas, et pourquoi? Parce que la force que possède
aujourd'hui l'Église, elle la tient beaucoup moins d'un sentiment
religieux, d'un sentiment de foi, qui, il faut bien le reconnaître,
est plutôt en décroissance (Rumeur, à droite)
que de l'autorité même qu'elle tire de l'État. (Bruits
divers.) .
C'est ce que disait fort justement, à la Chambre, dans la discussion
de 1887, l'honorable M. Pichon, qui m'invitait alors, - ce à quoi
j'ai résisté, - à supprimer purement et simplement
le budget des cultes :
" L'État
fait de l'Église une institution officielle; Il l'érige on
pouvoir public et lui donne le prestige d'une institution d'État.
"
C'est
la vérité. Pourquoi donc traitezvous les évêques
comme vous le faites? Pourquoi donc, quand ils outragent un ministre, ne
les frappez-vous pas comme les autres citoyens? C'est parce qu'ils ont
une autre qualité.
On a
contesté tout à l'heure qu'ils eussent celle de fonctionnaires.
Ils ont, dans tous les cas, une qualité officielle ; ils tirent
une autorité particulière de l'État. Et ce qu'il y
a de véritablement exorbitant, c'est que le clergé tire cette
autorité de l'État pour le combattre, en même temps
qu'il reçoit de lui les traitements qui le font vivre.
Cela
n'a rien qui vous choque? Cela me parait à moi, je dirais presque
scandaleux.
Voulez-vous
me permettre de vous montrer ce qu'en pense un philosophe éminent,
dont la modération, sans doute, ne vous paraîtra pas suspecte.
Voici ce qu'écrivait, Il n'y a pas bien longtemps, je crois, M.
Paul Janet dans une fort belle étude sur les principes de 1789:
" Supposons
que l'Église accepte définitivement, au lieu du Syllabus,
les principes de la société moderne, le règlement
des rapports entre les deux pouvoirs deviendrait plus facile; et soit que
l'on préfère une alliance avec des sacrifices réciproques,
ou une séparation avec des droits garantis, la paix pourra exister.
"Ce qui rend la question si difficile, c'est une Église hostile
qui vent continuer à être hostile en jouissant à la
fois de tous les avantages de la protection et de tous les droits de la
liberté."
Oui,
voilà ce qui est inadmissible : c'est une Église qui veut
continuer à demeurer hostile, en jouissant à la fois de tous
les avantages de la protection et de tous les droits de la liberté.
Est-ce
que vous croyez que l'église puisse renoncer au syllabus ? Est-ce
que vous croyez qu'elle puisse se réconcilier avec les principes
de la société moderne ? Cela est impossible. Et si cela est
impossible, il faut faire cesser cette antinomie qui consiste à
rétribuer, à protéger, à investir d'un caractère
officiel une Église qui ne reçoit tous ces avantages que
pour s'en servir contre l'État. (Très bien ! sur plusieurs
bancs.)
Je dis
que lorsque vous aurez enlevé à l'Église cette situation
officielle, lorsque vous l'aurez ramenée à cet état
que j'indiquais tout à l'heure, d'une association ayant ses doctrines,
ayant son culte, -association qu'il faut respecter, mais qui, vis-à-vis
de l'État, n'aura plus le même caractère,- si cette
association de citoyens, on quelques-uns de ses membres se permettent vis-à-vis
du Gouvernement ou de tout autre, des délits qui tombent sous le
droit commun, vous leur appliquerez les peines de droit commun comme aux
autres.
Cela
n'empêchera pas le prêtre de remplir son office; 1e prêtre
devenu, suivant l'expression de Mirabeau, que rappelait tout à l'heure
l'honorable M, Dide, un simple officier de morale, le prêtre pourra
conquérir encore une haute autorité, s'il la mérite
par ses vertus et par son caractère ; mais il n'empruntera plus
l'autorité de l'État pour le braver ensuite impunément,
comme il le fait aujourd'hui,
Voilà
comment la séparation ne peut, selon mi, augmenter la force de l'Église,
ainsi que certains hommes politiques semblent le redouter.
Messieurs
je conviens que cette séparation ne peut se faire sans garanties;
garanties non pas pour l'Église, que l'État dans ce
système ne connaît
plus, ne doit plus connaître, mais garanties pour les citoyens à
qui est due la libre pratique de leurs croyances et de leur culte.
Je
viens de dire ce que je pense des abus du clergé, je dirai avec
la même sincérité que j'ai trop le respect du sentiment
religieux et des croyances sincères, pour avoir jamais compris la
séparation des Églises et de l'État dans d'autres
conditions que ces conditions de liberté et d'équité.
Ce doit être là l'objet d'une loi sur les associations, loi
qui doit assurer le libre exercice des cultes, en donnant aux associations;
aux associations religieuses comme aux associations civiles, le moyen de
posséder ce qui est nécessaire pour leur fonctionnement,
(Bruit et mouvement prolongé à gauche et au centre,)
Vous
arrêtez ma phrase avant qu'elle soit complète. (Parlez!
parlez!)
Je dis
que je ne comprends cette loi sur les associations religieuses qu'à
la condition qu'elle leur donne le droit de posséder ce qui est
nécessaire à leur fonctionnement.
Pourquoi
donc, s'il vous plaît, le refuser aux associations religieuses, lorsque
vous avez fait la. même chose pour les syndicats professionnels?
(Approbation
au centre, et à droite,)
Mais
de même que vous devez accorder à ces associations ce qui
est nécessaire à leur libre fonctionnement, de même,
en limitant leur droit de possession, vous devez sauvegarder les droits
incontestables de l'État.
Si, à
une loi conçue dans cet esprit, vous ajoutiez des mesures transitoires
et, par exemple, cette mesure dont j'al quelquefois parlé à
la Chambre, qui concéderait aux membres du clergé en exercice
leur traitement à titre viager, afin de permettre
aux associations de se former
et d'aboutir à une organisation nouvelle je crois que par un ensemble
de dispositions semblables vous auriez donné pleine satisfaction
aux consciences religieuses, en même temps que vous auriez donné
pleine sécurité. pleine garantie aux droits de l'État.
(Mouvements
divers.)
Et alors,
ill ne reste qu'une dernière objection. On dit : " Un tel régime
ne convient pas à l'état de nos mœurs, l'opinion
n'est pas préparée
à l'accepter. ,
Je réponds
d'abord que ce régime a déjà existé, qu'on
en a fait l'expérience ; car c'est une erreur historique absolument
démontrée aujourd'hui de soutenir, comme semblait le faire
tout à l'heure encore l'honorable M. de Marcère, que le culte
religieux en France ait été rétabli par le Concordat.
Dès avant cette époque, les prêtres catholiques avaient
relevé les autels sur la plus grande partie du territoire. (Mouvements
divers.) Vous en doutez ? (Non ! Non ! à droite.)
Permettez-moi,
pour mettre ce point hors de conteste, de vous faire, une courte citation.
Elle est empruntée au beau livre de M. d'Haussonville, sur le premier
empire et sur l'Église romaine:
" Les
ministres de l'Église catholique n'avalent pu attendu la convention
passée avec le pape pour reprendre leur mission. On calomnie ces
saints prêtres, on leur enlève leurs plus beaux titres à
la vénération publique, on méconnaît surtout
étrangement les faits, lorsqu'en puisant des phrases toutes faites
dans les harangues du temps, on se met à répéter aujourd'hui,
suivant la formule officiellement consacrée, que en signant le Concordat,
Bonaparte releva d'un mot les autels abattus. Les autels étalent
déjà relevés; une statistique administrative de cette
époque et les recueils religieux qui paraissaient alors et qui bientôt
durent se taire ou passer dans d'autres mains, constatent que le culte
était avant la publication du Concordat, rétabli dans plus
de 40 000 communes. "
Et M.
Jules Simon, que je regrette de ne pas voir aujourd'hui à son banc,
confirmait le fait dans un de ses livres que j'appellerai aussi un beau
livre, et qui s'appelle : Dieu, patrie et liberté.
Cette
situation a donc existé. Pourquoi serait-il impossible qu'elle existât
de nouveau aujourd'hui?
Vous
dites que nos mœurs ne s'y prêtent pas. Je répète que
la question a fait beaucoup de chemin dans l'opinion publique, et que les
éventualités qu'on envisageait, qu'on prévoyait déjà
en 1882, comme je vous le montrais tout à l'heure, se sont
considérablement
rapprochées.
Messieurs,
ce n'est pas, il me semble, une indiscrétion de dire que précisément,
à cette époque, j'avais, comme ministre de l'intérieur,
d'accord avec le président du conseil, préparé un
projet de loi sur les associations, conçu dans le sens que j'al
indiqué.
Nous
ne l'avons pas déposé, parce que nous n'en avons pas eu le
temps (Sourire) ... nous avons été renversé
avant de pouvoir le faire ... (Hilarité générale.)<