La Séparation
des Églises et de l’État
Vue par les journaux étrangers
à partir des notes du Service de la Sûreté Générale
du Ministère de l’Intérieur
réunies et présentées
par Maurice GELBARD
ISBN 2 - 9505795 -7- 4
Dépôt légal 4° trimestre 2005
Depuis 1802, le service
des cultes était, par l'existence du Concordat, un service public.
Comme n'importe quel autre service public, il bénéficiait de crédits
alloués par une loi budgétaire votée par le Parlement.
Cette loi se préoccupait simplement des conditions de l'emploi des
crédits et en ajustait les chiffres à l'importance exacte des besoins auxquels
ils devaient faire face.
Il est notable qu'il n'y eût pratique-ment jamais de ministère des
cultes autonome. Il était rattaché soit au ministère de l'Instruction publique
et des Beaux-Arts, soit au ministère de la justice, soit au ministère de
l'Intérieur. C'est toujours ce dernier ministère qui, encore aujourd'hui,
à la charge de ce problème.
C'est en faveur du culte catholique, "religion de la majorité des
Français" que le Concordat a été conclu. Les représentant du protestantisme
demandèrent à y être immédiatement rattaché. Il fallu attendre une loi de
1830 pour que le traitement des ministres du culte israélite fût pris en
charge par le budget.
Ce budget devint de plus en plus lourd et sa suppression fût le cheval
de bataille de ceux qui demandaient la séparation des Églises et de l'État.
C'était, pensaient-ils, plus simple que de voter une loi de séparation.
Le gouvernement aurait dû déposer un projet, ou des parlementaires
auraient dû prendre l'initiative d'une proposition :
- qui aurait dû être "pris en considération" par la Chambre pour qu'une
commission soit nommée pour l'examiner.
- Cette commission aurait dû rédiger et déposer un rapport concluant
ou non à la nécessité du texte.
- Enfin, la Chambre votait, ou non, "la discussion".
Le Gouvernement pouvait intervenir pour influencer les décisions
.
De nombreux projets d'initiative parlementaires sont ainsi restés
sans rapport, ou n'ont pas fait l'objet de débats, ou sont restés bloqués
dans les cartons du Sénat .... surtout ceux concernant les réformes sociales
; mais ceci est une autre histoire.
A la fin de l'empire, ou plutôt, au début de ce qui n'était pas encore
officiellement la République, l'Ordre moral qui gouvernait votait sans trop
broncher le budget des cultes; c'était une chambre cléricale ( qui votera
quand même la République à une voix de majorité avant de se séparer !!)
Mais après la victoire, en 1876, d'une Chambre républicaine, devant
l'outrecuidance des cléricaux, et surtout après la tentative de coup de
force de Mac-Mahon en faveur de ces derniers, Gambetta termina un de ses
discours avec ce cri de guerre : "Le cléricalisme, voilà l'ennemi" .
L'anticléricalisme devint ce qui sépara le moins les (très) différents
courants républicains, et le budget des cultes devint leur cible ( presque)
chaque année.
Si Gambetta à fait son discours le 4 mai, résumant toute son action,
énoncée en 1869 dans le "programme de Belleville", il avait mené depuis
5 ans de nombreux discours au travers du pays.
Il faut toutefois remarquer que, dès le 25 novembre précédent, M.
Boysset et ses amis avaient demandé la suppression du budget des cultes pour
1877: c'était la première fois !
Les Présidents du Conseil devaient défendre ce budget, obligatoire
à cause du Concordat, quelle que soit leur opinion. En 1902, M. Waldeck-Rousseau usa d’arguments politiques L’année suivante, ce fut au tour de M. Combes. Son
argumentaire reposa sur l’importance de la morale chrétienne.
Le budget fut voté, mais, selon un rapport de police, la discussion
du budget des Cultes et le discours de M. Combes faisaient en fin de séance
l'objet de toutes les conversations. Les députés d'extrême-Gauche ne décoléraient
pas et criaient tous à la trahison du Ministère. "A partir d'aujourd'hui,
disait le rapport de la Sûreté générale , on peut s'attendre à de grosses
surprises, car il y a quelque chose de changé dans la majorité."
Toujours selon ces rapports, "Dans les milieux socialistes on s'attendait
à ce que M. Pelletan démissionne bruyamment.
Mais on s'attendait aussi à un accord temporaire ; que la lutte contre
les Congrégations soit achevée ; puis la majorité abandonnerait M. Combes,
car elle estimait que rien ne pouvait effacer les déclarations faites sur
les idées religieuses". - "Les radicaux socialistes étaient plus intransigeants
que les collectivistes ..." Ils reprenaient le mot de Gambetta, "il faudra
se soumettre ou se démettre "
Le ministère Combes ne "tombera" que près de deux ans plus tard, alors
que , dès ce moment-là, ou plutôt un mois après, le nom de Rouvier, qui
lui succédera, était prononcé pour le remplacer .... bien d'autres suivront
!
Les notes du Service de la Sûreté Générale d’où j’ai recopié les textes
ci-après sont consultables aux Archives nationales. Cotation F7
Paris 2 février 1903
Du Vorwaerts, 29 janvier
Le correspondant parisien, M. Kristschevski, dit que le bloc commence
à craquer. On s'attendait bien à ce que les anticléricaux même les plus
enragés refuseraient toujours - une fois arrivés au Pouvoir - à voter la
séparation des Églises et de l'État, la commission du budget des cultes
elle-même trouve que cette séparation serait prématurée. Mais M. Combes
ne s'est pas contenté de reprendre ces vieux arguments. Il a fait une déclaration
qui a surpris tout le monde et qu'un ministre prussien n'aurait pas désavouée.
Il ne manquait que ce cliché : Il faut maintenir la religion au peuple.
On conçoit la joie des cléricaux et de leurs amis mélinistes de même
que la stupéfaction des troupes gouvernementales en présence de ce véritable
pronunciamiento du chef du Gouvernement. Si sans religion il n'y a pas de
morale, pourquoi la république a-t-elle banni l'enseignement religieux des
écoles !
Le budget des cultes a été voté grâce à la coalition clérico-méliniste.
Cette majorité durera telle ? M. Waldeck-Rousseau avait gouverné avec deux
majorités, mais M. Combes n'est pas assez bon musicien pour pouvoir imiter
ce virtuose.
Ironie cruelle ! le sort a voulu que la séance où la fissure du bloc
s'est produite fût présidée par M. Jaurès.
Une autre correspondance parisienne publiée dans le même numéro du
"Vorwaerts" s'occupe de la discussion sur l'internationalisme qui a eu
lieu récemment à la Chambre française.
Autrefois, les partis bourgeois tenaient à ne suspecter que le patriotisme
des socialistes; la masse des électeurs était encore tellement imbue de
chauvinisme que les calomnies les plus stupides trouvaient toujours crédit
auprès d'elle. Depuis les choses ont changé : l'affaire Dreyfus a répandu
l'esprit antimilitariste bien au-delà des sphères socialistes. Les armes
de calomnie patriotique contre le socialisme se sont émoussées. Le socialisme
a pu même prendre l'offensive et organiser sur le modèle de la Jeune Garde
belge, la propagande antimilitariste. Tout cela, joint à l'élection de M.
Jaurès à la vice-présidence, suffisait aux patriotes pour déclarer la patrie
en danger.
Parlant de l'interpellation Dejante et Lasies, le correspondant fait
remarquer que le général André, très sévère pour les Bourses du Travail,
a montré beaucoup d'indulgence pour la propagande cléricale dans l'armée.
Paris 7 février 1903
Du "Piccolo de Trieste"
Le correspondant parisien qui signe "Proko" émet l'avis que les déclarations
de M. Combes sur la philosophie spiritualiste constituent une tentative
de suicide de son cabinet. La blessure qu'il s'est donnée est assez grave.
En manifestant en pleine Chambre son respect pour l'éducation religieuse,
M. Combes, le massacreur des Congrégations, a porté un coup droit au "bloc".
L'émotion dure encore et va grandissant de jour en jour. Comment un Ministre,
qui déclare être convaincu de la nécessité de confier à l'Église l'enseignement
moral, peut-il s'être proposé comme but la suppression des Congrégations
? Se livrer à l'emphase lyrique sur les beautés du spiritualisme après avoir
entrepris l'œuvre colossale de la suppression des maisons religieuses,
cela dénote une candeur politique qui frise l'enfantillage. Quelles en
seront les conséquences ? La majorité républicaine n'en mourra pas, mais
bien le ministère Combes.
Paris, 9 février 1903
"Muenchener Neueste Nachrichten"
Le correspondant parisien dit que le Cabinet est en mauvaise posture
depuis que Combes s'est révélé comme spiritualiste. Les radicaux lui en veulent
mais ne savent par qui le remplacer; les éléments modérés de la majorité
ne sont pas contents estimant que la loi sur les associations a été appliquée
avec trop de dureté. C'est étonnant que M. Waldeck-Rousseau ait gardé si
longtemps pour lui son opinion sur l'application de la loi et qu'il ne l'a
fait connaître qu'au moment où la majorité menace de se désagréger. Est-ce
qu'il voudrait aider à la formation d'une concentration selon le cœur de
M. Deschanel ?
Dans cette situation précaire, M. Jaurès et ses amis sont les sauveurs
du Ministère. M. Jaurès sacrifie volontairement ses principes pourvu qu'il
continue à faire partie de la majorité, car dans l'opposition, il n'y a
rien à récolter.
Paris, 25 mars 1903
de Londres : "TIMES"
Le discours prononcé, samedi, au Sénat, par M. COMBES, n'est qu'un
incident de la lutte de la majorité républicaine contre l'Église.
Ce qui semble certain, c'est que cette lutte va continuer et qu'au
fur et à mesure elle prendra de plus grandes proportions et montrera plus
d'animosité.
La dénonciation du Concordat et la séparation complète de l'Église
et de l'État peuvent ne pas être absolument prochains, mais après le discours
du Premier Ministre ces solutions sont assurément moins éloignées qu'elles
n'étaient.
Le seul espoir pour le Concordat, a dit M. COMBES, est dans un changement
d'attitude de la part du clergé français et dans la capitulation du Vatican
sur la
question des évêques.
La séparation de l'Église et de l'État créerait certainement une
situation pleine d'embarras et de danger pour l'Église, mais il n'est
nullement établi que l'État ne perdrait pas encore davantage.
La séparation pourrait difficilement être faite sans provoquer des
divisions intérieures qui affaibliraient certainement le Gouvernement et
cela priverait en outre la France d'un de ses moyens les plus puissants
pour l'exercice de son influence politique extérieure.
Peu de mesures, pensons-nous, pourraient être plus profitables aux
champions de la "Weltpolitik" à Berlin et aux adversaires de l'influence
française en Syrie à St Petersbourg.
Paris, 29 mars 1903
"Gazette de Magdebourg", 25 mars
Le correspondant parisien, M. Treusch, constate que M. Combes marche
de victoire en victoire. La majorité de la Chambre et du sénat sont contents
de lui, et il faut qu'elles le soient car il ne fait que ce qu'elles désirent.
M. Combes a fait au Sénat, sur le Concordat, des déclarations qui
sont bien différentes de celles qu'il venait de faire à la Chambre. Lui qui
avait d'abord considéré comme impossible la dénonciation du Concordat, il
a eu l'air, devant les sénateurs, d'y songer sérieusement. Son discours a
été, pour Rome, la menace la plus nette et la plus tranchante qu'un homme
d'État français ait proféré jusqu'ici.
Peut-être M. Combes n'a-t-il voulu que menacer. Mais l'expérience
de ces derniers mois démontre que, bon gré mal gré, il est poussé par la
majorité vers une politique de plus en plus radicale. Quand il a pris le
pouvoir, il avait sans doute l'intention sincère de continuer la politique
de M. Waldeck-Rousseau; mais la majorité, très habilement stimulée par M.
Jaurès, l'a entraîné et l'a forcé à rompre avec les idées de son prédécesseur.
............... C'est improprement que le "Soleil" dit que le petit
Combes chausse les bottes de M. de Bismarck. Il faut remarquer que M. Combes
a sur Bismarck un avantage : il a une majorité serrée qui non seulement le
soutient, mais le porte. S'il demandait la séparation de l'Église et de
l'État, il n'aurait pas toute la majorité actuelle, mais il aurait néanmoins
une majorité.
Paris, 8 avril 1903
Le correspondant parisien de la "Westminster Gazette", dit qu'il
était facile à prévoir que la Chambre rejetterait en bloc et sans les examiner,
les demandes d'autorisation des ordres prédicants. Mais M. COMBES a donné
à entendre dans un langage mystérieux, qui convient à un homme d'État qui
ne sait pas exactement ce qu'il veut, que la loi ne sera pas appliquée
sans restriction. Nous avons, ajoute le correspondant, maintenant l'explication
de cette réticence par la publication de la correspondance entre M. DELCASSE
et M. WALDECK-ROUSSEAU depuis que les mesures ont été prises contre les
Congrégations. .
Le Ministre des Affaires Étrangères a chaudement défendu les Missionnaires
qui sont les soutiens de la politique française à l'Étranger. En outre,
il y a en France même beaucoup d'établissements de charité qu'on ne pourrait
pas supprimer sans imposer au fisc déjà à trop chargé les frais de la construction
de nombreux hôpitaux. Voilà pourquoi M. COMBES a été de baisser le ton.
Beaucoup se demandent ce que deviennent les Congrégations dissoutes ? Cela
dépend d'elles-mêmes. Légalement, elles n'ont plus d'existence comme corporation
et leurs établissements sont ou seront a fermés, mais leurs membres peuvent
rester en France. Ainsi, les jésuites ont quitté ont quitté leur collège
mais individuellement ils vivent à proximité.
Paris le 28 Avril
"Koelnische Volkszeitung"
Sous le titre "Que faire ?" le correspondant parisien publie un article
remarquable sur la situation créé aux catholiques français par les derniers
événements. Au moment, dit-il, où la loi de Juillet a été promulguée, beaucoup
de gens croyaient qu'elle ne serait pas appliquée; or, c'est le contraire
qui se produit.
Cette situation sans précédent est voulue, imposée, par une majorité
puissante, composée de radicaux et de socialistes comme il n'y en avait
pas encore eu sous la troisième république. Le Cabinet Combes ne tombera
pas de sitôt et, s'il tombait, il serait remplacé par un ministère du même
acabit.. D'autre part, l'opposition manque d'une direction rigoureuse et
intelligente. Les catholiques ont été entraînés dans deux affaires funestes
: le boulangisme et l'affaire Dreyfus; leur séparation d'avec les nationalistes
s'accentue tous les jours. Il faut donc s'attendre à ce que le "bloc" aille
jusqu'au bout : les socialistes ont beau jeu, ils n'auront jamais une si
belle occasion.
Seul, un coup d'État fait par un militaire, pourrait changer l
a face des choses. Mais aucun parti raisonnable ne peut compter sur un tel
événement : un coup d'État entraînerait la guerre civile et une guerre extérieure.
Aussi des deux côtés, on se prépare à un Kultukampf qui durera des années.
17 mai 1903 : A
l’initiative du quotidien libre-penseur l’Action, des centaines de réunions réclamant la séparation
des Églises et de État se tiennent en France.
Paris 25 mai 1903
"Basler Nachriechten"
Le correspondant parisien qui signe B... trouve que la France fait
fausse route. La lutte anticléricale inaugurée avec tant d'ardeur par M.
Combes ainsi que le caractère jacobin qui domine de plus en plus paraissent
inspirés des appréhensions aux républicains même bon teint.
C'est un fait connu que M. Waldeck-Rousseau, pourtant un moment le
parrain politique de M. Combes, combat en sous-main la politique de son
successeur et cherche à le faire descendre du pouvoir. On ne croit pas cependant
que M. Waldeck-Rousseau désire redevenir président du Conseil; s'il aspire
à des fonctions publiques, ce ne peut être qu'à celles de président de la
République et encore ne voudrait-il pas avoir affaire à une République tout
à fait dérangée. On dit que des alliés secrets ne lui manquent pas. M. Loubet,
dit-on aussi, est fatigué de son président du Conseil. Au Cabinet même,
les ministres modérés ne se montrent pas trop édifiés de la politique de
M. Combes. Où cela nous mènera-t-il ? Voilà ce qu'on entend dire à plus
d'un ministre. Bien entendu on n'épargne pas non plus à M. Loubet le reproche
d'avoir confié le sort du pays à un homme qu'il savait être un fanatique.
Paris, 26 mai 1903
Le correspondant parisien du "Courrier de Hanovre" dit
que la discussion de deux jours à la Chambre sur le conflit avec l'église
catholique n'a pas satisfait les espoirs. Elle n'a montré qu'une chose
: c'est que ni le Gouvernement, ni le Parlement ne sont décidés à faire
le pas décisif et à dénoncer le Concordat. Et c'est là la question dont
il s'agit, car il est évident que le Président du Conseil maintiendra ses
mesures et que la majorité l'approuvera. La Gauche a voulu forcer le Président
du Conseil à faire une déclaration qui présente la dénonciation du Concordat
comme un article du programme gouvernemental. Voilà pourquoi on a voulu
lui arranger l'ordre du jour de M. HUSSARD. Mais M. COMBES a décliné l'offre
et la fin de la séance a prouvé qu'il avait bien jugé la situation. Il a
fait preuve de la même habileté dans son principal discours.
Il était à prévoir que l'aile gauche ne voterait pas l'ordre du jour
ÉTIENNE et se séparerait dans cette question du Gouvernement. Mais ni la
situation du cabinet, ni la solidité de la majorité n'ont été ébranlées.
Le point faible dans le discours de M. COMBES était qu'il ne savait pas fournir
une raison suffisante pour expliquer l'indulgence dont on a fait bénéficier
Lourdes. L'opposition a eu raison en disant qu'elle ne veut pas admettre
qu'on fasse des distinctions arbitraires.
Paris, 26 mai 1903
Le correspondant parisien de la "Gazette de Francfort"
dit que le discours de M. COMBES qui a clos le débat des interpellations,
est si net qu'il ne peut subsister aucun doute sur le programme du Gouvernement
pour ceux qui ne veulent pas prendre de nouveau au sérieux les canards
que la presse d'opposition réserve pour demain. Avec cette énergie tenace
qui fait sa force, M. COMBES a délimité sa politique vers la Gauche aussi
bien que vers la Droite. Sa mission consiste à exécuter la loi sur les
associations et l'application de cette loi aux Congrégations. Contre les
évêques et le clergé, on n'appliquera que les mesures admises par le Concordat.
Le Gouvernement sait que ces mesures sont insuffisantes; il connaît aussi
les deux solutions qui peuvent mettre fin à cet état de choses : ou le
clergé fait son devoir et se soumet aux lois de l'État ou bien l' État a
recours à la légitime défense et renforce le contrôle sur le clergé sans
se tenir trop à la lettre du Concordat puisque l'Église elle-même a passé
outre.. Le Gouvernement n'estime pas opportun ces deux solutions mais laisse
tout dépendre de l'attitude du clergé; il croit savoir qu'en présence du
conflit entre l'État et l'Église, l'opinion publique est encore hésitante,
mais il est convaincu que l'obstruction du Clergé finira par créer une
majorité en faveur de la séparation de l'Église et de l'État. En effet,
la conduite du Parlement a justifié jusqu'ici ...
Paris le 1er avril 1904
"Gazette de Magdebourg", 29 mars.
.....Le fait que Loubet ira à Rome sans voir le pape rassure sur
bien des points les démocrates de France, qui sont plus heureux de ce que
M. Loubet ne verra pas Pie X que de ce qu'il verra le roi d'Italie: l'intervention
de M. Boni de Castellane a rendu très facile aux républicains la justification
de leur point de vue.
Il est étrange toutefois que 1e représentant de 1a nation française
se rende à Rome sans faire une visite au Vatican alors que les relations
officielles entre les deux puissances existent encore. Cette question aurait
pu trouver une solution avec un peu de bonne volonté des deux côtés: mais
cette bonne volonté manquait.
D'autre part 1e pape, par son dernier discours, a rendu sans le vouloir
un service aux républicains. Comment M. Loubet pourrait-il faire une visite
à un souverain qui devant tout le monde, a attaqué le gouvernement français
?
L'omission de la visite au Vatican est le premier acte du "Kulturkampf"
français qui démontre ouvertement qu'il ne s'agit pas seulement d'une campagne
contre les congrégations, mais d'une guerre entre l'État et l'Église. Les
Français s'imaginent rendre un service à l'Italie en traitant le Vatican,
d'une manière hostile. Ils se trompent. Une rupture de la France avec le
Saint Siège peut être utile à l'Italie, mais dans un sens tout outre qu'on
ne l'espère. Le pape actuel est bien capable de chercher en Italie l'appui
qu'il ne trouvera plus en France et confier à ce royaume le protectorat
des chrétienté d'Orient.
Paris, le 16 avril 1904
" Gazetta del Popolo"
. Le correspondant parisien , M. Mazzini, dit que malgré les vacances,
la politique ne chôme pas. Chaque jour apporte un petit incident qui fait
verser des fleuves d'encre . L'enlèvement des Christs s'est fait sans beaucoup
de fracas. Il y eut seulement en province quelques petites manifestations
privées de toute importance . IL y aura encore une Interpellation à la
Chambre et M. Combes jouera une fois De plus symboliquement le rôle de
Satan. On parlera cependant du représentant du Christ sur terre, de Pie
X, et de la visite que selon le " Figaro", M. Delcassé devrait faire au
cardinal Merry del Val . Tous les démentis de Rome et du Quai d'Orsay n'ont
pas réussi ù tranquilliser certains brocards intransigeants pour qui il
s'agirait d'un ballon d'essai. M. Delcassé, disent-ils, aurait l'intention
de se prosterner aux pieds du Pape . Moi , je n'en crois rien . M. Delcassé
est homme trop avisé pour concevoir une pareille hérésie politique . La
politique religieuse est maintenant très intéressant. et même passionnante.
Les républicains ont trop longtemps négligé le Vatican et ils tiennent
à: se rattraper.
La question de la séparation de l'Église et de l'État fait des
progrès énormes. L'intolérance du nouveau Pape la sert à merveille, à telle
enceigne que des prêtres s'en déclarent partisans. Fait étrange, ces serviteurs
du Seigneur ne songent pas qu'ils se priveraient ainsi de la belle somme
de 40 millions. Il faut être très riche pour montrer pareil désintéressement.
Une partie du bloc suit avec intérêt cette marche en avant du clergé.
On dit que la question de la séparation de l'Église et de l'État
sera bientôt mise sur lu tapis et résolu . On parle aussi du ministère
auquel incombera l'honneur de présider à cette œuvre délicate . C'est M.
Clemenceau qui serait Président du Conseil et il se pourrait que M. Combes
fut le successeur de M. Loubet à l'Élysée. M. Clémenceau travaille à se
préparer le chemin vers le Pouvoir. Il fait tous les jours une campagne
contre l'Église romaine avec des arguments comme on n'en a jamais connu.
Il n'est donc guère admissible que M. Delcassé caresse en ce moment l'idée
d'aller au Vatican . Du reste, la note de la politique du ministère a été
donnée dans le discours du Président du Conseil à Laon . Le programme
avec lequel le Cabinet s'était présenté à la Chambre est épuisé. Il faut
formuler les corollaires. On viendra donc aux lois sociales et le bruit
court que M. Rouvier aurait déjà trouvé une solution pour le problème des
retraites ouvrières .
24 avril 1904 : voyage
du Président de la République, Émile Loubet, à Rome. Il ne rendra pas visite
au Pape
Paris, 12 mai 1904
Le correspondant parisien du "Koelnische Volkszeitung" se
demande si France est plus près de la rupture avec le Vatican. Le Gouvernement
a repoussé la protestation du Pape. On refuse de recevoir une note diplomatique
quand celle-ci a si bien touché qu'on ne sait quoi y répondre. Refus
d'accepter n'est pas une solution ou dans le cas présent cela équivaut
presque à une rupture un relations diplomatiques. Le Pape ne se laissera
pas empêcher de communiquer s'il le juge utile encore, d'autres pièce qui
ne plairont pas aux hommes actuellement au pouvoir. Les gens du "bloc" sont
naturellement contents du refus du Gouvernement bien que tous ne désirent
pas la rupture avec Rome. Mais ils y voient une occasion pour nouvelle
action contre le Pape et l'Église. Le Gouvernement et le "bloc" croient
toujours arriver par la violence à leur but, qui est l'oppression et la
démolition de l'Église. La note française ne contient aucune excuse, ni
atténuation, c'est un refus brusque qui d'habitude est le précurseur de
la rupture des relations diplomatiques. L'affaire sera du reste portée
à la Tribune de la Chambre.
M. VALLE, ajoute le correspondant, a ordonné d'afficher dans les
prétoires la déclaration des droits de l'Homme. Mais, aux ternes de cette
déclaration, aucun citoyen ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses
et pourtant la République d'aujourd'hui jette des citoyens et même des
femmes inoffensives sur le pavé à cause de leurs convictions religieuses.
Paris, le 16 mai 1904
"Gazette de Magdebourg"
Le correspondant parisien parlant de l'incident qui s'est produit
entre la France et le Pape, dit qu'au Vatican on parait déjà comprendre
qu'on a manqué de prudence . La protestation papale vient fort mal à propos.
Le " Figaro" exprime le vœu que Pie X prenne comme exemple Léon XIII, le
pape politique . Dans un article du "Temps" qui formule à peu près la même
critique, c'est les dépit de M. Delcassé qui se fait jour. Que lui servait-il
d'avoir toujours réparé les rapports avec le Vatican contrairement aux idées
de ses collègues, si le Pape lui-même détruit l'œuvre de conciliation ?
En effet, la note d'un pape est un prétexte qui vient propos pour ceux qui
veulent la rupture définitive avec le Vatican. Si le Pape lui-même rend cette
rupture inévitable, toute la politique anticléricale se trouve par là justifiée.
Il est bien étrange que les journaux anticléricaux raillent Pie X
qui ne veut pas abandonner ses revendications et qui proteste toujours contre
la prise de Rome. On trouve cela ridicule et pourtant, en France, on se
réserve le droit de protester contre 1870 et on refuse de reconnaître le
traité de Francfort
L'hostilité contre le Vatican est née d'un sentiment de déception
car on espérait amener la revanche avec l'aide du Pape. Cette déception est
pour beaucoup dans la politique anticléricale. Un pareil sentiment ranime
le Pape. La France n'avait-elle pas été destinée à rétablir le pouvoir
temporel ?
17 mai 1904 : l’Humanité publie
la note de protestations envoyée aux chancelleries. Jaurès en a eu communication
par le prince de Monaco. Elle diffère par quelques mots de celle reçue
par le Quai d’Orsay ce qui provoque de vives protestations.
5 juin 1904
"Strassburger Post"
Le correspondant parisien, parlant de l'impression produite par la
séance de 1a Chambre du 27 courant, dit qu'on peut s'étonner de ce que
les explications de M. Combes n'aient pas provoqué une plus grande indignation
que celle qui s'est manifestée.
On peut discuter la question de savoir qui perdra le plus par la
séparation de l'Église et de l'État. Les catholiques qui forment la majorité
de la population y trouveront mieux leur compte qu'aujourd'hui. Maintenant
ils paient l'impôt pour le budget des cultes et ils envoient leurs deniers
à home; dorénavant ils auront l'excuse de ne pouvoir plus rien faire pour
le denier de St-Pierre .
Quant aux autres confessions, le pasteur allemand protestant de la
rue Blanche disait au correspondant que les protestants se trouveront très
bien de la suppression du budget des cultes. Les consistoires israélites
s'en trouveront encore mieux.
On comprend donc que l'orage contre le Ministère n'est pas trop violent.
Dans le camp des anticléricaux on est tout à la joie, ce qui ce comprend
parfaitement. Depuis des années, socialistes et. radicaux proposent la
suppression du budget des cultes et voilà que tout d'un coup leur rêve
fait mine de se réaliser. Pour la première fois un Ministre prend un en engagement
formel relatif a la séparation des Églises et de l'État.
En cas de succès, cette bataille sera le couronnement de l'œuvre
de M. Combes.
6 juin 1904
"Gazetta del Popolo"
Le correspondant parisien fait remarquer que certains radicaux
et socialistes impatients de devenir ministres, sont maintenant très pressés
de séparer les Églises de l'État. Les réactionnaires eux-même, veulent
que la question soit mise à l'ordre du jour.
La Chambre, telle le qu'elle est composée aujourd'hui, n'est
pas favorable à la séparation et si, dans un vote à l'improviste, la séparation
était repoussée, la Politique de M. COMBES serait implicitement condamnée
et la France devrait, après une lutte de quatre ans, faire machine en arrière.
Le divorce entre la République et le pape se fera parce que la moitié
du chemin est déjà faite par la démocratie française. La question est posée.;
elle sera résolue après mûre réflexion et sans secousses violentes.
8 juillet 1904 :
Interdiction est faite aux Congrégations enseignantes …. d’enseigner.
30 juillet 1904: rupture des relation diplomatiques avec le Vatican
Paris, le 30 juillet 1904
"Courrier de Hanovre"
Le correspondant parisien, faisant une analyse du discours de M.
Combes à Carcassonne, fait remarquer que le Président du Conseil est tout
à fait dans le vrai en disant que le maintien du Cabinet est nécessaire
tant que ne l'esprit laïque ne l'aura pas emporté sur l'esprit clérical.
Il mérite la confiance et le succès électoral qu'il a remporté grâce à
sa politique anticléricale.
Cependant, l'axiome qu'on n'exporte pas l'anticléricalisme n'a rien
perdu de son influence, M. Delcassé a fait des concessions aux congrégations
enseignantes à l'Étranger et dans les colonies. L'influence de Gambetta
était funeste. L'action de Jules Ferry aurait pu avoir quelque importance,
mais a Ferry a laissé subsister la loi Falloux, croyant que la laïcisation
des écoles primaires suffirait. Il a fallu l'affaire Dreyfus pour révéler
le danger aux masses populaires.
L'horrible corruption intellectuelle et morale qui se manifestait
alors avait pris ses racines dans l'éducation cléricale. M. Waldeck-Rousseau
a quitté le pouvoir parce qu'il craignait d'être poussé trop loin dans la
voie anticléricale par le courant populaire. M. Combes est venu et il a
repris l'œuvre de son prédécesseur pour la consolider davantage. Il ne se
contente pas de la défense républicaine, il veut l'action républicaine,
il va vers un but qu'on n'avait .jamais osé atteindre. Les faits ont prouvé
qu'on peut arriver à ce but sans moyens révolutionnaires. Il n'y a que les
réformes de M. Combes qui permettent un résultat et voilà pourquoi les cléricaux
crient contre elles.
Paris, 20 octobre 1904
"Gazette de Magdebourg"
Le correspondant parisien dit que les débats de vendredi et samedi
ù la Chambre avaient pour but de donner une sanction à la rupture du gouvernement
avec 1e Vatican . M. Combes n'a fait que répéter ce qu'il avait déjà dit
à Auxerre : il veut prendre comme base le projet Briand en y apportant les
modifications qu'il jugera nécessaires. Une partie des radicaux auraient
voulu que le gouvernement prenne lui-même l'initiative d'un projet. Finalement,
grâce à l'attitude du groupe Sarrien , l'ordre du jour qui a été voté ne
fait aucune mention de la séparation. C'est là une formule de pis aller qui
n'est pas en rapport avec la grandiose manifestation anticléricale rêvée
par les ennemis de l'Église.
Après avoir raconté l'incident Combes-Ribot, le correspondant fait
remarquer que l'intérêt principal s'est concentré sur le discours de M.
Deschanel. L'ancien Président de la Chambre avait gardé jusqu'ici une neutralité
complète, même en dehors du Parlement . Voilà pourquoi son discours a été
une surprise. C'est ce qu'on appelle un beau discours, qui fut débité avec
l'art de 1a Comédie Française. On a essayé d'y découvrir des contradictions
, mais il n'y en a pas. M. Deschanel s'est déclaré partisan de la séparation,
qu'il croit nécessaire, mais pas avec le ministère actuel, et tout en conservant
des relations avec le Vatican. L'idée n'est pas aussi absurde que le prétendent
les anticléricaux, elle trouvera bien des partisans et fera passer de mauvais
moments à M. Combes. On a beau railler la raie impeccable de M. Deschanel,
il a prouvé qu'il sait produire de l'impression autrement que M. le président
du Conseil et il a eu raison de sortir de sa réserve. Il est probable qu'il
sera plus dangereux pour le bloc et le Cabinet que les Millerand et les
Doumer.
Paris, le 29 octobre 1904
"Gazetta del Popolo"
Le correspondant parisien dit que la presse cléricale ne peut pas
dissimuler son dépit et fait voir qu'elle a perdu tout espoir. La rupture
du Concordat est virtuellement accomplie. M. Deschanel même, le candidat
des réactionnaires à la présidence de la République, a donné le coup de
pied de l'âne à ses fidèles de la droite. Les concordataires devraient accepter
avec résignation le fait accompli. Mais ils espèrent encore et se flattent
de l'illusion que la séparation ne sera pas votée par la Chambre actuelle.
Au fond, leur aversion est contre le ministère. M. Combes leur réserve
une déception avec le nouveau projet qu'il présentera à la Chambre. Il se
prépare à payer de sa personne et, s'il doit succomber, ce qui n'est guère
probable, sa chute sera la plus glorieuse dans les anales de l'histoire
politique moderne.
10 novembre 1904 : dépôt
d’un projet de loi du gouvernement Combes
concernant la séparation des Église et de État Il suscitera une opposition
généralisée.
Paris, le 9 janvier 1905
"Koelnische Volkszeitung", 6 janvier
Le correspondant parisien relève le fait que les consistoires protestants
et israélites ont demandé une modification du projet de loi sur la séparation.
Comme cette loi ne permet pas la fédération nationale des sociétés
religieuses, les petites paroisses seront toutes hors d'état de pourvoir
aux besoin du culte. On a toujours dit que les protestants et les israélites
étaient plus riches que les catholiques. Cela n'a pas empêché que, sous
l'empire, l'État ait donné deux millions pour la construction de la synagogue
de la rue de la Victoire.
9 février 1905 : dépôt
d’un projet de loi concernant la séparation des Église et de État par le
gouvernement Rouvier.
Paris, le 14 février 1905
"Tribuna"
Le nouveau correspondant parisien, M. Cané, fait connaître l'exposé
des motifs du projet gouvernemental sur la séparation des Églises et de l'État
et fait remarquer que ce projet contient une modification importante en
ce qu'il accorde aux associations religieuses le droit de se fédérer pour
unir leurs ressources.
M. Briand, que le correspondant a questionné dans la salle des pas
perdus, s'est montré très satisfait du projet de M. Bienvenu-Martin et
il a lit que le gouvernement et la commission se mettront facilement d'accord
sur toutes les questions de détail.
Le correspondant ajoute en disant que sur la séparation on verra
se constituer définitivement le bloc, d'autant plus que la scission qu'on
croyait devoir se produire dans le parti socialiste est, pour le moment du
moins, évitée.
Paris, 18 février 1905
"Gazetta del Popolo"
Le correspondant parisien met en doute la reconstitution de l'ancien
bloc et le vote définitif de la séparation des Églises et de l'État. Pour
lui, la séance du 10 n'a fait qu'ajouter des paroles à des paroles. L'enthousiasme
de l'ancienne majorité est inexplicable, car la Chambre n'a devant elle
qu'une année, sans compter les vacances parlementaires et l'élection présidentielle.
On peut se demander si M. Rouvier ne s'est pas dit :" Promettons toujours,
nous n'y perdrons rien puisque la séparation est renvoyée après le vote
du budget et la loi de deux ans." Et quand même on ne compterait pas le
temps pris par les interpellations, le Chambre aura à peine le temps de
voter le budget et de donner une rédaction convenable à la loi militaire.
Il est donc matériellement impossible de discuter la séparation avant la
fin de la présente législature. M. Rouvier le sait et ses collègues radicaux
ne se doutent pas de son astuce. La bonne foi et la sincérité de M. Bienvenu-Martin
sont hors de doute, mais on ne peut dire autant d'une centaine de députés
qui, dans le vote du 10, n'ont émis qu'un vote platonique. Et si les radicaux
s'avisaient de faire consacrer les matinées à des séances pour la discussion
du projet de séparation, les opportunistes démasqueraient alors leurs batteries.
Paris, le 18 février 1905
"Gazette de Magdebourg"
Le correspondant parisien dit qu'après le vote du 10 courant qui
a réuni une si forte majorité sur le projet gouvernemental de la séparation,
ce projet viendra certainement en discussion mais qu'il reste à savoir si,
à ce moment, le ministère trouvera cette majorité pour adopter le projet
dans sa forme actuelle. Il est possible, en effet, qu'au cours de la discussion,
on y apporte quelques modifications dans un sens libéral. Beaucoup de députés
hésiteront même au moment de créer définitivement une nouvelle situation;
d'autre part, bien des faits démontrent que les groupes ne marchent plus
d'accord. La désunion dans le camp socialiste est bien significative : M.
Jaurès abandonne la ligne de politique qu'il a suivi depuis six ans, tandis
que l'Union démocratique veut s'entendre avec les progressistes. Il est donc
à prévoir que bien des changements s'opéreront avant que l'extrême gauche
reçoive satisfaction sur la question qui lui tient le plus à cœur.
Paris le 25 février 1905
"Courrier de Hanovre"
Dans un long article, me correspondant parisien passe en revue les
divers projets de loi déposés sur la séparation des Églises et de État
et dit que les cléricaux devront en prendre leur parti, la séparation est
inévitable, personne n'en doute plus depuis l'interpellation Morlot.
le correspondant parle ensuite du projet de Merry del Val, divulgué
par le "Journal" et qui consiste à mettre les membres des congrégations dans
les paroisses laissées vacantes par le clergé régulier. Il dit que ce plan
avait pour but la conquête de la France par les mêmes congrégations qu'on
vient d'expulser. Ce plan est très habile, malheureusement, il a été déjoué
et il reste à savoir maintenant ce que feront les républicains.
4 mars 1905 : dépôt
du rapport de la Commission parlementaire
chargée d’étudier le projet de loi concernant la Séparation des Églises
et de l’État, par M. Aristide Briand.
Paris, 20 mars 1905
Le correspondant parisien du "Strassburger Post" compare le
rapport de M. BRIAND au sac d'EOLE qui, ouvert, déchaîne les tempêtes.
Aristide, ajoute-t-il, on n'aurait pas pu choisir un nom symboliquement
plus beau, lorsqu'il s'agissait de tracer la juste délimitation entre les
droits de l'Église et de l'État et de préparer un nouvel ordre de choses.
Et son rapport, ainsi que le reconnaissent tous les hommes sans esprit préconçu,
respire en effet un esprit de liberté, d'équité et de la modération voulue
qui honore l'auteur, d'autant plus que cet auteur est un socialiste rouge,
un des piliers les plus solides du soi-disant régime COMBES. Il n'est pas
ennemi de l'Église, mais un partisan chaleureux de la liberté de l'esprit.
ARISTIDE, de son surnom BRIAND, s'est bien gardé de déployer cet
anticléricalisme zélateur qui est presque aussi nuisible et aussi répréhensible
que la cléricalisme zélateur et qui sans doute naît du même état d'esprit.
ARISTIDE veut un divorce à l'amiable pour que l'Église et l'État ne se combattent
plus.
Le correspondant, après avoir donné une analyse du travail de M.
BRIAND et après avoir reproduit la conclusion du rapporteur, dit que cette
conclusion est adoptée par l'immense majorité des journaux, de sorte qu'il
est permis de supposer que l'opposition ne réussira pas à continuer sa
d'obstruction préparée depuis des mois. La nouvelle majorité gouvernementale,
unie sur la base d'un nouveau programme, dont la Séparation des Églises
et de l'État fait partie, ne pardonnerait pas à M. ROUVIER s' il se montrait
faible vis-à-vis de la Droite.
21 mars 1905 : début des débats à la Chambre des députés.
Paris, le 23 mars 1905
"TRIBUNA"
Le correspondant parisien, M. Cané, parlant de la discussion
générale du projet sur la séparation des Églises et de l'État, dit qu'une
fois le terrain débarrassé des motions préjudicielles de M. M. Berry, de
l'abbé Gayraud et de Boni de Castellane, les débats pourront encore durer
au moins trois semaines. En attendant, la majorité ministérielle va toujours
en augmentant. L'Union républicaine s'étant détachée du gros des progressistes
a décidé de donner son appui au Cabinet.
Paris le 25 mars 1905
"Giornale d'Italia"
Le correspondant parisien, M. Schisa, dit que les anticléricaux exultent
de voir enfin aborder la grande réforme laïque réclamée depuis trente ans
par le parti républicain. Cependant, ajoute-t-il, si le commencement de
la discussion est pour eux un succès d'une importance significative, ils
ne doivent se faire aucune illusion sur la durée de cette discussion qui
sera prolongée autant que possible par leurs adversaires. Il est vrai que
le plan et la tactique des cléricaux ne paraissent pas être de nature à décourager
l'ardeur combative des socialistes et des radicaux qui comptent bien faire
aboutir la loi. cependant deux courants se sont formés parmi les promoteurs
de la séparation dont les uns ne voudraient pas faire œuvre de passion politique
ou de haine, mais une œuvre de raison et de justice. Quant aux cléricaux,
ils trouvent au projet une tendance persécutrice; il s'agit pour eux de
combattre à tout prix la séparation ne fût-ce que pour la raison que l'État
pourrait abuser de son droit de surveillance.
Paris, le 27 mars 1905
De Londres : "Pall Mall Gazette"
Il sera bon pour tout le monde si la discussion est continuée dans
le même esprit où elle a été commencée par M. Deschanel. Il n'y a pas de
question qui intéresse autant les radicaux et les socialistes que celle
de l'abolition du Concordat, car le Concordat signifie la reconnaissance
formelle par la République de l'existence d'une Église, d'une religion et
conséquemment d'un dieu.
Ils de cabrent sous la reconnaissance du fait que la France continue
à admettre l'existence du "nommé Dieu" et ils veulent rompre pour toujours
ce dernier lien entre la vieille et la nouvelle France.
Devons-nous en conclure qu'ils permettraient à l'Église de continuer
sa route sans intervention de l'État ? et que les évêques et les prêtres
pourront exprimer leur pensée comme les autres hommes, dire ce qui leur
convient dans les limites de la loi commune ? pas du tout, ce n'est pas
ce que veulent les partisans de la séparation.
Leur but est de priver l'Église de tous les droits que lui accorde
le Concordat, tout en la soumettant encore d'avantage à l'État.
En un mot, ils veulent abolir l'Association pour la remplacer par
l'esclavage.
Paris, le 29 mars 1905
"Gazette de Francfort"
M. Ney, correspondant parisien, remarque que la discussion sur la
séparation des Églises et de l'État a commencé au milieu d'un calme qui ressemble
fort à de l'indifférence. Les passions sont émoussées depuis six ans que
dure cette campagne. On peut constater aujourd'hui que la France est mûre
pour la séparation et que si elle n'a pas été faite jusqu'ici, c'est qu'aucun
gouvernement n'en a voulu prendre la responsabilité.
Il n'y a aucun doute sur le résultat de la discussion générale, puisque
même le doux et ultra-modéré Deschanel accepte le principe de la séparation.
Le calme au Parlement prouve que la campagne politico-religieuse n'est
point née d'un antagonisme confessionnel : les protestants orthodoxes sont
aussi hostiles à cette séparation que les chefs de l'Église catholique.
Plus le caractère de la lutte se dessine, plus s'accroît l'inanité
de l'opposition cléricale. Il ne faut pas s'étonner de l'indifférence avec
laquelle les républicains accueillent les menaces cléricales d'une guerre
de religion; les républicains sont sûrs de leur succès, ils ne sont pas
d'accord seulement sur tous les détails de la mise à exécution de la réforme;
naturellement, la droite cherche à profiter de cette circonstance.
Paris, le 31 mars 1905
"Véra Roma", organe légitimiste clérical.
Le correspondant parisien qui signe "Antoine" dit que M. Briand a
montré par son discours qu'il se fait une singulière idée du mandat législatif
en réclamant aux élus le droit de traiter toutes les questions sans consulter
les électeurs. Ainsi donc le programme électoral serait chose inutile;
le candidat n'aurait qu'à dire : "Ayez confiance en moi et contentez-vous
de cela". Mais ce serait une absurdité, car l'élection du candidat dépend
du programme qu'il expose et le mandat lui est conféré pour ses vues et ses
engagements exprimés dans ce programme. C'est un mandataire infidèle que
celui qui, sans prévenir son mandant, démolit par exemple, un immeuble que
celui-ci lui avait confié. Les députés qui entreprennent la destruction d'une
œuvre aussi antique, aussi importante que le Concordat, n'exercent pas un
droit, mais accomplissent un acte arbitraire. M. Briand a dit que renvoyer
la question de la séparation à la prochaine législature serait une prime
offerte à l'agitation cléricale. Cela dénoterait au contraire qu'il serait
logique et juste de consulter le pays sur une question du plus haut intérêt,
que le pays a le droit de la régler ou de la faire régler par ses mandataires
comme il l'entend et comme cela lui convient. Ainsi, les francs-maçons créent
une atmosphère spéciale au Parlement français, tandis que le pays, qui demeure
calme, ne sait rien de ce qui se trame au Palais-Bourbon. Il s'aperçoit des
manœuvres ténébreuses des Loges qui ne craignent pas de provoquer l'explosion
qui répandra sur tous les points du territoire la désolation de la guerre
civile et de la ruine.
Paris le 3 avril 1905
"Avventre d'Italia"
Le correspondant parisien qui signe "Latouche" continue à critiquer
le projet Briand et insinue que l'institution des Associations cultuelles
n'a pour but que de créer un schisme parmi les catholiques en France.
Dans les réunions qui se tiennent chez M. Denis Cochin et où l'on
s'occupe des conséquences possibles du projet Briand, plusieurs assistants
ont affirmé avoir reçu des lettres de jeunes vicaires qui se sont déclarés
prêts à former des Associations cultuelles pour enlever l'église paroissiale
aux curés trop rétrogrades. Il est possible que de pareilles lettres soient
parvenues du Centre et du Midi de la France où la foi est moins solide et
où les habitants sont indifférents en matière religieuse. Mais ces lettres
ne sont pas nombreuses et puis, elles ne sont que l'expression de rivalités
personnelles. Les sectaires ne se font aucune illusion à cet égard. Ce qui
est certain, c'est qu'en même temps qu'ils encouragent la formation des Associations
cultuelles concurrentes, ils empêchent autant que possible le fonctionnement
des associations catholiques régulières.
Le correspondant s'élève contre la prétention qui voudrait que les
membres de ces Associations soient civilement responsables d'un délit commis
par le ministre des cultes, et il termine en disant que les Associations
seront à la merci du Gouvernement.
Paris, le 16 mai 1905
"Tribuna", 14 mai
Le correspondant parisien, M. CANE, fait remarquer que l'immense
majorité des Conseil généraux, se conformant à la circulaire ministérielle,
ne s'est pas occupé de la séparation des Églises et de l'État.
Bien entendu, cette abstention est interprétée par chaque parti suivant
son point de vue spécial. Les radicaux et les socialistes y voient une
approbation de la séparation, tandis que, dans l'autre camp, on considère
que les abstentionnistes comme les adversaires du projet.
Il faut tenir compte du fait que les conseils généraux qui se sont
prononcés pour la séparation insistent pour que celle-ci se fasse dans
un esprit conciliant. Un autre fait qui a son importance, c'est qu'une
protestation qu'on fait circuler dans le pays a déjà recueilli deux millions
de signatures.
3 juillet 1905 :
fin des débats à la Chambre.
Paris, le 10 juillet 1905.
Une interview de M. BRISSON sur la séparation .
"Gazzetta del Popolo"
Le correspondant parisien , M. Mazzini, est allé interviewer M. Brisson
à propos du vote du projet de loi sur la séparation des Églises et de l'état.
On ne peut pas dire, a fait remarquer l'ex-Président de la Chambre,
que la séparation soit définitivement votée, car il manque encore la sanction
du Sénat. Mais j'ai, pleine confiance que la haute Assemblée, qui est anticléricale,
approuvera la loi votée par la Chambre et que, cette loi entrera en vigueur
avant les prochaines élections. Elle sera sans doute l'objet d'une vive
et profonde discussion au Sénat, mais la discussion sera moins longue qu'au
Palais-Bourbon. On a rappelé que la Convention nationale avait voté la séparation
en une seule séance. La Convention a accompli encore d'autres actes merveilleux,
mais nous ne sommes plus à cette époque. La loi votée par la Chambre n'est
pas mon idéal., parce qu'elle laisse à l'Église tous ses privilèges, tout
son prestige, toute son influence Mais un grand pas a été l'ait. L'essentiel
était d'abolir le Concordat plus favorable à l'Église qu'à l'état. Sous
le régime du Concordat, l'Église formait un État dans l'État. Celui-ci a
dû prêter main-forte pour conserver l'unité, la hiérarchie et la discipline
de l'Église et, en outre, la doter de plusieurs millions par an. L'Église
a combattu avec acharnement 1a séparation . Le Vatican a beau dira que cette
séparation le laisse indifférent. L'Église sait très bien qu'elle n'aura
plus cette liberté et cette puissance qu'elle a eues sous le régime concordataire.
La France moderne est incompatible avec la Papauté. La rupture des liens
séculaires entre la France et le Vatican est un grand événement historique.
Plus d'un demi-siècle nous sépare de la criminelle expédition de Rome. Il
a fallu tout ce temps pour que la France comprenne que ses malheurs proviennent
de l'alliance avec le Vatican.
Paris le 12 juillet 1905
"Tribuna"
Le correspondant parisien , M. Caponi, le pseudonyme Folchetto ,
écrit à ce journal :
Au milieu de l'indifférence générale, sans graves incidents, la Chambre
a voté le projet de loi sur la séparation et aucun des deux partis en présence
ne chante le Te Deum. Les catholiques, tout en protestant , ont arraché
à leurs adversaires d'importantes modifications, et les républicains libéraux
y ont introduit des atténuations inespérées, grâce principalement à M.
Briand qui a montré une si haute intelligence et un tel libéralisme qu'on
le désigne comme membre du prochain ministère. Reste à savoir ce que le
Sénat fera de cette loi qui ne saurait être appréciée dans ses conséquences
que lorsqu'elle aura été mise à exécution..
Paris, le 13 juillet 1905
"Sunday Times"
Le correspondant parisien , enregistrant le vote de la loi sur la
séparation par la Chambre, fait remarquer qu'il serait prématuré de parler
de la fin du Concordat, puisque le Sénat se s'est pas encore prononcé. Toutefois,
on vient d'accomplir un acte qui affecte profondément les lois constitutionnelles
de la France. Aux dernières élections, 180 députés ont porté la séparation
dans leur programme électoral ; à ce moment, cette question n'a pas été
considérée comme une affaire de politique pratique. Elle jouait à peu près
le même rôle que les droits des femmes dans le programme de certains députés
anglais ou que le renversement du capitalisme, revendication des socialistes
français. Quand le projet de loi été présenté au Parlement, en n'a fait
aucune tentative pour consulter a ce sujet le pays bien qu'on consulte les
conseils généraux pour l'impôt sur le revenu et les retraites ouvrières,
etc. En effet, il y a bien des raisons d'affirmer que le principe du suffrage
universel a été violé d'une manière flagrante. Nous avons vu une Chambre
expirante pousser hâtivement une mesure qui attaque les racines de la vie
en France, tandis que, d'autre part, on a fait la oreille aux protestations
des millions de citoyens de tous les coins du pays. Le fait est qu'une
nouvelle France est en voie de formation. C 'est l'œuvre de M. Jaurès. Depuis
qu'il a apparu sur la scène, nous avons assisté à la formation d'un mouvement
social qui s'attaque aux racines de la vie française. Ses partisans ne
forment pas la majorité, mais ils out pris un ascendant sur les fractions
moins avancées dont les votes ont maintenu le bloc depuis six ans. Toutes
les grèves, tous les désordres révolutionnaires dans les ports et les grandes
industries, toute la désagrégation dans l'armée et la marine, tout cela
est la trace laissée par l'action des jauressistes dans la politique. La
fermeture des écoles, la dissolution des congrégations, la délation, les
déclamations anti-patriotiques d'Hervé et des instituteurs laïques, la confiscation
des fonds des œuvres charitables, sont dus à la même impulsion. Le drapeau
blanc est enterré depuis longtemps, le tricolore est sur le point de disparaître,
mais le bonnet phrygien est in exelsis. Ce bonnet était associé aux excès
de la première révolution, il est associé aux excès d'aujourd'hui.
Paris, le 17 juillet 1905
"Novosti", 12 juillet
Le correspondant parisien fait remarquer que la loi sur la séparation
des Églises et de l'État qu'on vient de voter est un des événements les
plus importants de la vie intérieure de la France.
Sous la protection du Concordat, l'Église catholique s'est emparée
peu à peu de toute la vie intellectuelle du pays. Le génie français représenté
par les philosophes, savants et littérateurs, a commencé à se manifester
par le jansénisme, et a abouti à Renan, Zola, Berthelot et Élysée Reclus:
ce sont ceux-ci qui ont sauvé la France du sort de l'Espagne. Mais si on
avait attendu encore 20 ans, -une génération, comme disait Waldeck-Rousseau-,
il eût été trop tard. la France s'est ressaisie et a divorcé d'avec Rome.
Il est à peu près certain que le Sénat fera tout son possible pour
expédier la loi rapidement afin qu'elle soit promulguée avant les élections
prochaines. La commission et le rapporteur sont nommés. Même si quelques
modifications étaient apportées, le projet pourra revenir à la Chambre
avant le 20 décembre et en 24 heures les deux Chambres peuvent s'entendre.
Paris, 5 août 1905
"CAFFARO"
Le correspondant parisien, M. Mazzini, signalant que le Sénat a adopté
le projet Briand sans modification, en augure que le divorce entre l'État
et l'Église sera fait avant la fin de l'année..
Cette date, fait-il remarquer, est d'une extrême importance, car
au printemps de 1906 auront lieu les élections législatives. Les partis
cléricaux et catholiques en France qui, autrefois, saluaient avec enthousiasme
le nouveau régime de l'Église, ont tout d'un coup changé d'attitude. M.
Piou a fait afficher partout un manifeste vert de l'Action Libérale qui
devait servir d'antidote au discours de M. Briand affiché dans toutes les
communes. M. de Mun qui, avec le royaliste Denis Cochin, était le porte-voix
de M. Delcassé au Vatican et qui avait prédit à l'Église une ère de prospérité
amenée par la séparation, M de Mun change de front et attaque furieusement
la loi votée ainsi que les législateurs : loi criminelle, apostasie officielle,
destruction du culte, arbitraire administratif, perturbation de la vie sociale,
tels sont les mots des orateurs catholiques. A les entendre, ;nous serions
à la veille d'une guerre de religion qui dépasserait en horreur toutes les
précédentes.
Le correspondant ne croit pas que la campagne entreprise par M.
de MUN soit inspirée pur le Vatican ou en soit approuvée. Le Pape ne voudrait
pas se mettre en désaccord avec une grande partie du clergé français, qui,
après le vote de la loi, a rentré ses foudres et attend les événements.
Il y a des catholiques qui reconnaissent les avantages que la nouvelle
loi assure à l'Église.
Il est difficile de comprendre conclut le correspondant, le but
de la campagne de M. de MUN. Il ne peut avoir aucun espoir de victoire:
il est trop intelligent pour ne pas comprendre que la partie est perdue
sans ressource. A moins que l'illustre orateur catholique n'ait un but machiavélique,
celui d'aiguiser l'intransigeance des anticléricaux et de les convaincre
de la nécessité de modifier l'article 4 de la loi, ce qui aurait pour résultat
le renvoi du projet à la prochaine période législative. Les catholiques se
seraient ainsi assurés une plate-forme électorale.
Paris, le 9 octobre 1905
"Magyar Szo", organe des protestants libéraux hongrois.
Le correspondant parisien qui signe "Vi" dit que la séparation des
Églises et de l'État est sur le point de devenir un fait accompli. Personne
en France n'a de doute à ce sujet. On n'espère plus le contraire même
au Vatican où l'on comptait que la lutte désespérée du nationalisme contre
M. Combes écarterait de la tête de la Papauté ce coup terrible. Le désespoir
pontifical se reflète dans une interview qu'un rédacteur la "Dépêche" de
Lille a eue avec un député clérical reçu par Pie X. Le Vatican a beau faire
un grand acte de la civilisation humaine, la séparation et chose certaine.
Mais le radicalisme français aura encore à lutter lorsqu'il s'agira de
mettre à exécution le principe de la séparation. La campagne électorale
de 1906 sera une lutte à la vie et à la mort entre le radicalisme et le
cléricalisme, et est hors de doute que ce combat se terminera par la défaite
du cléricalisme. Il y a quinze jours, M. Combes, dans son discours à Lyon,
a touché du doigt les causes de la décomposition du nationalisme dont les
dernières racines seront extirpées de la nation française. cette semaine,
M. Briand, dans un discours magistral à Saint-Étienne, a démontré que la
victoire des radicaux est inévitable. La presse de Paris a suivi avec un
vif intérêt le banquet de la séparation. L'absence de M. Jaurès a été très
remarquée et le journaux cléricaux l'ont constatée avec une méchante joie.
On chuchotait , et d'aucuns affirmaient que M. Jaurès s'était brouillé
avec M. Briand. Mais ce différend personnel n'a aucune importance au point
de vue du grand but à atteindre et c'est en vain que les cléricaux se réjouissent
: rien ne rompra l'unité du camp anticlérical. La cause de la séparation
suit sa marche triomphale, son but final est d'anéantir les derniers vestiges
de la puissance du Pape. La France n'a peut-être jamais rendu un plus grand
service à la cause de la civilisation humaine que par son action sur la séparation.
Paris 19 octobre 1905
"Magyar Szo" (organe des protestants libéraux hongrois - 15 octobre).
Le correspondant parisien, M. Félix Valyl, croit devoir signaler
de vastes menées souterraines des cléricaux en France. Des efforts désespérés
sont faits, dit-il, par les partisans du pouvoir du pape pour combattre le
radicalisme. Sur toute la France s'est étendu un réseau d'intrigues cléricales
dont les fils se réunissent au Vatican. Le but est d'étrangler la république
et de mettre à sa place la monarchie cléricale. Les cléricaux comptent beaucoup
sur les prochaines élections. Mais on peut se demander sur quoi ils basent
leur calcul, puisque tous les événements de ces dernières années n'ont
fait que servir la cause du régime républicain et de l'anticléricalisme
et menacent d'extirper jusqu'à la dernière racine du nationalisme. Les
scandales Syveton et Jaluzot ont été le coup de grâce porté au nationalisme
agonisant qui, sous une étiquette brillante, dissimulait les ténébreux projets
cléricaux.
Il parait que les cléricaux comptent sur une intervention de a Providence;
ils cherchent aussi à jeter la zizanie entre les partisans de la séparation;
le travail souterrain des cléricaux se poursuit surtout dans les masses
populaires et à cet effet, on a mobilisé tout le bas clergé. Heureusement
que cette campagne échouera devant le bon sens du peuple français, car il
est certain que les élection de 1906 réservent une cruelle déception aux
adversaires de la République. Des députés français racontent des merveilles
de l'enthousiasme populaire pour la séparation; M. Combes, un des plus grands
hommes d'État contemporain, est acclamé toutes les fois qu'il fait une tournée
de propagande.
Il est donc impossible que les menées sourdes des cléricaux réussissent.
Un plus grand danger menace la France : c'est que le Vatican veut entamer
des négociations avec le gouvernement pour empêcher les rigueurs de la
séparation. Ce bruit a été lancé par le Vatican, mais il n'a trouvé aucun
écho dans les sphères gouvernementales françaises. le sort de la papauté
est décidé en France, puisse-t-il être bientôt ainsi dans tous les autres
pays.
Paris le 5 novembre 1905
Le correspondant parisien du MAGYAR SZO, organe du gouvernement
hongrois, M. VALYI, signale l'activité que l'on déploie du côté clérical
pour préparer la Séparation de l'Église et de l'État. L'archevêque de Paris
ordonne des prières et le Saint-Siège prépare la publication d'un soit-disant
Livre Blanc, collection de documents qui devraient démontrer que seul le
Gouvernement français est coupable du grand péché de la Séparation. Action
bien naïve et bien inepte. Ce serait une sorte de circulaire pour accuser
les hommes d'État français devant tous les Gouvernements.
Le Vatican voudrait présenter à son point de vue l'historique de
la Séparation pour contre-balancer la version contraire. Il voudrait faire
considérer la Séparation comme un simple différend entre deux parties contractantes.
Le Gouvernement français, lui, est prêt à endosser toute la responsabilité
de ce grand acte historique. La France moderne a tout sujet de prêcher l'exemple
à toute l'Europe par la Séparation car nulle part le Papisme n'a fait tant
de ravage qu'en France. Qui ne se rappelle les nombreux protestants massacrés
? Mais il n'y a pas que le Protestantisme qui ait intérêt à voir chasser
le Papisme, c'est l'intérêt de 'humanité universelle et le fait que c'est
le plus grand pays catholique qui donne l'exemple aux peuples européens prouve
que le catholicisme éclairé a tout intérêt à s'affranchir du joug pontifical.
Les catholiques français sauront concilier leurs sentiments religieux avec
le patriotisme sans le Pape.
9 novembre 1905 :
début des discussion au sénat.
Paris, 16 novembre 1905
le correspondant parisien de la "Gazzetta del Popolo" signale
le fait que dans le monde catholique en France on discute déjà la question
de savoir s'il faut accepter le nouveau régime de la séparation des Églises
et de l'État. Il parait que le Pape lui-même est revenu de son ancienne
intransigeance. Le refus de constituer des associations cultuelles signifierait
l'abandon complet d'une fortune immense, les biens des fabriques. L'argent,
on ne crache pas dessus et l'Église adopte cette philosophie financière.
La "Semaine Religieuse" vante les bienfaits des associations cultuelles,
ce qui fait présumer que le pape consent à leur formation. Le comte d'HAUSSONVILLE
voudrait leur donner une organisation démocratique et l'on peut se demander
s'il n'y a pas dans ses idées une arrière-pensée gallicane, un reste de
cette tendance de la bourgeoisie de LOUIS-PHILIPPE à éliminer autant que
possible la Papauté de la direction de l'Église de France. C'est à voir.
Toujours est-il que le clergé français n'accepte pas les idées du comte d'HAUSSONVILLE.
Il y en a beaucoup qui étudient les moyens de tourner la loi de 1901 sur
les Congrégations. Dans ce but, ils fondent des associations paroissiales.
Ces manœuvres révèlent une fois de lus la subtilité et l'astuce de ceux
qui pendant ce temps ont su serrer la France dans les griffes des congrégations.
Mais il est à prévoir que le Gouvernement de la République ne se laissera
pas faire.
9 décembre 1905 :
adoption du texte par le Sénat sans le moindre amendement.
Paris le 12 décembre 1905
Le correspondant parisien de la "Strassburger Post" dit que
es républicains français devraient marquer d'un trait rouge le jour où
le Sénat a voté la Séparation.
Quiconque connaît la situation ne pouvait avoir aucun doute sur la
résultat. On a fait des tentatives pour traîner en longueur les délibérations
et faire tout. avorter; mais l'ancien Garde des Sceaux, M. VALLE, l'homme
des HUMBERT s'est mis en travers et voilà que les journaux de la Droite pleurent
et tempêtent. Or la révolution qu'on vient de faire n'est pas si terrible.
En Amérique, il n'y a jamais de Concordat entre l'Église et l'État et l'Église
catholique s'en porte très bien
Paris, 13 décembre 1905
Le correspondant parisien du "Il Giornale d'Italia" dit que
les suprêmes protestations des libéraux sont restées sans effet, la loi
de la Séparation a été votée, voilà le grand divorce prononcé. La nouvelle
loi ne peut que troubler les habitudes traditionnelles, sinon les pratiques
pieuses, des trois quarts du pays. Réformer et supprimer ne sont pas la
même chose. Quand on. pense que la simple réforme du Concordat faisait partie
du programme de GAMBETTA et de WALDECK-ROUSSEAU et que M. COMBES même n'est
devenu séparatiste qu'à la dernière heure, on. ne peut pas penser sans inquiétude
aux surprises que peut réserver une loi qui implique de graves problèmes
dont les législateurs ont à peine effleuré la solution. Certes le Concordat
devait être modifié. Cette nécessité était claire et évidente pour tous
ceux qui savent dans quelles circonstances il avait été conclu. Elle s'est
présentée à l'esprit non seulement des hommes libéraux tels que GAMBETTA,
RIBOT, WALDECK-ROUSSEAU, mais LÉON XIIl aussi l'a reconnue. C'est la faute
du Clergé français d'avoir fourni des armes entre les mains des adversaires
dont l'intention de frapper le coup terrible était suffisamment connue. En
vain LÉON XIIl avait-il exhorté le Clergé de ne pas attaquer les institutions
républicaines, le Clergé s'occupait des élections politiques, du journalisme
de combat, de nationalisme et de l'affaire DREYFUS. Le pape a vu avec stupeur,
lors des dernières élections en France, que dans une trentaine de collèges
électoraux les votes des conservateurs catholiques avaient assuré le triomphe
des socialistes et des radicaux-socialistes. LÉON XIIl, surpris par la
mort, n'a pu voir les conséquences de cette intervention étrange. La Séparation
est un saut dans les ténèbres.
Paris janvier 1906
Le correspondant parisien du "Vorwärts" critique la circulaire
de M. Étienne, qui prescrit, que dans 1e cas où le soldat ne demande pas
expressément un enterrement civil, il faut lui donner des obsèques religieuses.
La coterie au pouvoir, fait remarquer le correspondant, ne prend pas au
sérieux l'anticléricalisme. M. Étienne a voulu gagner les bonnes grâces
du corps des of'f'iciers tout entier ensoutané. Or, on voit combien ont
raison ceux d'entre les cléricaux qui sont mécontents des scandales des
églises, provoqués par quelques braillards cléricaux. Les plus malins savent
que le Gouvernement de M. Rouvier n'a fait qu'à contrecoeur la Séparation
des Églises et de l'État.
M. Alexandre Zévaès, député socialiste, raconte qu'en mars 1905, M. Rouvier lui avait déclaré, dans les couloirs du Palais Bourbon : "Vous y croyez, vous, à la séparation ? ... Eh bien, nous en reparlerons dans dix ans ! ..."
D'autre part, deux conférences auront
lieu à la "Royal Institution" à Londres, les 20 et 27 courant.
M. Bodley traitera la question de "L'Église en France"
"STRASSBURGER POST" 4 février 1906
Le correspondant parisien, parlant des troubles dans les églises,
dit que Le résultat le plus saillant de ce scandale soulevé par les politiciens
cléricaux et quelques dames patriotiques, c'est que le Président du Conseil,
M. Rouvier, est plus que jamais en faveur auprès de la Gauche et qu'il
n'a plus besoin d'élargir sa majorité du côté de la droite. S'il faillait
élire aujourd'hui un successeur de M. Loubet, M. Fallières, au lieu de
449 voix en obtiendrait 550, car les progressistes et les radicaux dissidents
savent maintenant ce qu'il faut penser de l'alliance avec les cléricaux.
M. Doumer, l'enfant chéri de la Droite, s'est vu obligé de frapper
d'une mesure disciplinaire M. de Ramel, qui sans doute avait voté pour
lui. M. Ribot avait essayé de donner tort au Gouvernement, mais son reproche
est ridicule parce que le pape lui-même avait déclaré qu'il voulait attendre
la mise à exécution la loi avant de donner des instructions . S'il avait
été au pouvoir, M. Ribot n'aurait pas agi autrement que M. Rouvier. A voir
de plus près la soi-disant politique "d'assassin" on constate que personne
n'a été assassiné et que les victimes les plus atteintes ce trouvent plutôt
dans le camp de "Dioclétien " .
Paris le 5 février 1906
Le correspondant parisien du "Strassburger Post" dit que les
scènes regrettables qui se sont passées dans plusieurs églises de Paris n'étaient
pas à prévoir car il s'agissait d'une mesure strictement légale et qui n'enfreint
en rien les règles du culte catholique. Il n'y avait qu'un seul point où
les fidèles auraient pu se scandaliser, c'est l'examen des tabernacles par
les fonctionnaires du fisc. Mais le Gouvernement y a renoncé. Une profanation
n'était donc pas à craindre. D'autre part le texte de la loi est tel que
tout soupçon d'une intention de confiscation écarté. L'inventaire ne peut avoir d'autre signification
que d'assurer aux fidèles l'usage complet des objets du culte. Malgré cela
la foule des fidèles réunis dans les églises criaient sans cesse : A bas
les voleurs ! et criblait les agents de coups de canne.
Le deuxième jour le scandale fut encore plus grand car tout s'est
concentré dans l'église Ste Clotilde. Au Ministère de l'Intérieur on a été
péniblement surpris par les événements, mais l'embarras paraît encore plus
grand au palais archiépiscopal. Il est certain que ce n'est pas de là qu'est
sortie l'instigation des troubles, car l'archevêque et son entourage craignent
que le Gouvernement ne prenne les troubles pour prétexte de fermer les
églises. Le mouvement a plutôt un caractère politique que religieux. Un
document ms intéressant le fait voir nettement : c'est une circulaire
de la Ligue Patriote des françaises. Les troubles d'inventaire sont
une manœuvre électorale de laquelle les nationalistes espèrent un succès
particulier pour les prochaines élections.
Paris le 6 février 1906
Le correspondant parisien de la "Muenchener Neueste Nachrichten",
M. Treusch, écrivant sa lettre avant les troubles dans les paroisses de
Paris, fait remarquer que les cléricaux et les violents du clergé auraient
préféré que le Gouvernement se fut montré moins conciliant dans la question
des tabernacles.
Ils auraient eu une occasion de crier contre la brutalité des Jacobins.
Mais comme la transition vers le nouvel état de choses se fait peu à peu
et d'une manière à peine perceptible, le moment pour une grande manifestation
"spontanée" est difficile à choisir. Les évêques doivent se contenter de
protester par des mandements contre le procédé d'inventaire et implicitement
contre la séparation des Églises et de l'État. Ils se gardent cependant
de conseiller la résistance ouverte aux curés et aux fidèle vu A Montauban,
l' huissier, trouvant les prêtres à l'office, s'est retiré pour ne pas. troubler
la cérémonie religieuse. C'était un acte plein d'égards, ce qui n'empêchera
pas les journaux cléricaux de crier contre manque d'égards inouï. Or n'a
pas toujours des instructions nettes de Rome; Le pape paraît vouloir attendre
les décisions du Congrès des évêques français qui doit a réunir prochainement.
Mais tout fait supposer que les évêques ne tomberont pas d'accord sur l'attitude
à prendre et qu'on aura recours à un mot d'ordre donné à Rome. Ainsi que
l'on voit, ni à Rome, ni l'épiscopat français ne veulent faire le premier
pas pour reconnaître la nouvelle loi. Cependant les expériences de ces années
dernières ont suffisamment démontré qu'il ne faut pas songer à un grand
mouvement populaire contre les "persécuteurs de l'Église". Sans pareil mouvement,
se mettre en état de guerre contre l'État, voilà ce qui n'aurait pas de
sens commun. Il ne faut pas songer à faire annuler la séparation. D'ailleurs
telle qu'elle a été faite avec son esprit moderne et conciliant elle est
acceptable pour l'Église.
Paris, 6 février 1906
Le correspondant parisien du VORWAERTS appelle une "guerre
de dames" les troubles qui ont eu lieu dans plusieurs églises de Paris.
En France, dit-il, il y a maintenant une petite guerre civile. Les
autorités, conformément à la loi, ont envoyé dans les églises pour procéder
un inventaire. Les cléricaux se servent de cette action officielle pour
manifester contre la "spoliation de l'Église". Cette révolte des dévots
n'est pas dangereuse. D'ordinaire, les
fidèles se serrent autour du curé et crient : vive la liberté, à bas
les voleurs, ou des mots encore plus grossiers qui, en réalité, ne conviennent
pas à la sainteté du lieu. Les plus violents sont les quartiers aristocratiques.
Dans la révolution actuelle, ce ne sont pas les hommes mais les grandes
dames qui se transforment en hyènes. Les autorités montrent une mansuétude
qui est fort louable, mais on voudrait la voir appliquée aussi aux manifestations
du vrai peuple.
Dans ces troubles, on ne voit pas le Prolétariat. Il n'a pas le loisir
des heurts d'après-midi, comme les amazones parfumées de Paris ou de Dijon.
Paris le 7 février 1906
Le correspondant parisien de la GAZETTE DE FRANCFORT , M.
Émile Ney, dit que si le gros public voit avec calme l'exécution de la
loi de Séparation, les politiciens cléricaux sont en proie à une vive
agitation que rien ne justifie.
L'Action Libérale qui concentre la direction de tous les groupes
cléricaux, a réussi à, fanatiser une partie du clergé et l'aristocratie
de Paris en lançant le mot d'ordre "on veut. voler les biens de l'Église
et assassiner les fidèles" Le résultat est minime, mais profondément triste.
C'est seulement dans les églises fréquentées par la "haute" société que
les agents du fisc ont rencontré une résistance violente. La masse des manifestants,
concentrée sous la direction des députés, sénateurs, académiciens cléricaux,
se composait en grande partie de dames de tout âge, d'enfants, d'étudiants
et aussi de flâneurs qui sont partout. La manière d'agir de ces manifestants
est caractérisée par les spectateurs comme brutale et sauvage. A la Chambre,
la droite ne s'est pas mieux comportée que la "fleur" de la noblesse à Ste
Clotilde. On savait depuis l'agression d'Auteuil que la propagande cléricale
avait créé dans l'aristocratie française un état d'esprit spécial, sorte
de snobisme antirépublicain bien vu dans les salons. Mais ce qui s'est manifesté
hier ce n'était plus du sport politique, mais de la vraie brutalité, de l'anarchie
sociale. Cette aristocratie: n'a plus la force de nuire à la République et
si l'Église ne trouve pas dans le sentiment populaire un appui plus solide
que dans la noblesse, la séparation ne lui profitera guère. Les chefs du
parti clérical peuvent encore nourrir des illusions pour l'avenir; mais,
instinctivement, ils sentent leur impuissance et c'est ce sentiment qui explique
l'explosion de leur fanatisme désespéré.
Paris le 8 février 1906
"Strassburger Post"
Le correspondant parisien a remarqué à l'occasion des troubles dans
les églises que les catholiques manquent d'unité. Il y a eu une grande diversité
d'attitude dans les paroisses. A Saint-Gervais, les agents trouvent portes
closes, à Saint-Sulpice, le curé apporte lui-même une liste d'inventaire.
Il est vilipendé par la "Libre Parole", mais félicité par l'archevêque..
D'ailleurs, l'attitude de ce prince de l'Église n'est pas tout à fait claire
et nette. Son journal loue le zèle des fidèles et exprime l'espoir que l'ordre
ne sera plus troublé. A l'Étranger, conclut le correspondant , on fera bien
de ne pas exagérer ces faits et de croire que la guerre civile a éclaté
à Paris. Jusqu'ici personne n'a été tué et les blessures reçues ne sont
pas graves. M. de MUN a beau parler dans le "Figaro" d'une guerre civile,
c'est plutôt un désir qu'une réalité qu'il exprime.
"Avvenire d'ltalia" (journal clérical ),
Le correspondant parisien, qui signe "Tito Mazzoni" dit que l'immense
agitation provoquée déjà au commencement de l'application de la loi sur
la séparation est due aux sectaires du Combisme qui , partisans de la répression
violente, ont tout fait pour aggraver 1e conflit. L'inventaire a provoqué
de nombreuses protestations dans le pays, mais ce qui est arrivé à Paris
dépasse toutes les prévisions. Sans sommations légales, la force publique
a envahi l'église Sainte-Clotilde, voilà une violation flagrante de la
loi, a dit au correspondant M. Denys Cochin. Le gouvernement, a ajouté M.
Cochin , est seul responsable de ce qui s'est passé, car il a violé les
lois protégeant la liberté et la vie des citoyens. Le correspondant a interviewé
aussi M. Grousseau qui lui a dit que les manifestants n'avaient qu'un but,
celui de défendre les intérêts sacro-saints de la religion, car ils considèrent
la loi sur la séparation comme une loi d'oppression et une spoliation.
Le Concordat est un contrat bi-latéral , on aurait dû tenir compte aussi
de l'autre partie contractante. Ce n'est pas un mobile politique qui a
fait agir les fidèles, la véritable cause est tout autre, on sait que les
agents du fisc ont la mission de réclamer comme propriété de L'État ce que
les institutions pieuses avaient donné longtemps avant la fondation de la
République. Par conséquent les catholiques parents des donateurs, s'estiment
lésés dans leurs droits. Le député émet l'avis que M. Rouvier ne prendra
pas des mesures énergiques, le moment n'étant pas très opportun, car on
se trouve à la veille des élections.
.
Paris, le 8 février I906.
‘’Il Mattino de Naples"
Le correspondant parisien qui signe "Bergeret" dit qu'il a assisté
à la révolte catholique française de l'église Saint-François Xavier où se
trouvait une foule houleuse. Le représentant du gouvernement était bien embarrassé
à cause de son chapeau à trente-six reflets qu'il avait mis pour que la
République fasse bonne figure au milieu d'une assemblée aussi aristocratique
. C'était un public des premières, la fine fleur du Tout-Paris.
Après avoir raconté ce qui s'est passé, le correspondant fait remarquer
que le gouvernement doit être quelque peu ennuyé de ces incidents. On
se trouve à la veille des élections et la prudence est fort de saison .
En effet, le gouvernement semble vouloir temporiser. Pour les autres églises
, on fixera une date , seulement ces églises sont au nombre de 60.000. Les
catholiques ont donc remporté une victoire, d'autant plus que les manifestations
contre l'inventaire n'ont été inspirées ni dirigées par le clergé. La résiliation
du Concordat , qui était sorti du cerveau d'un homme peu tendre pour les
prêtres , mais qui savait organiser et discipliner la France, promet d'être
une aubaine inespérée pour les ennemis de la République. Le Conseil d'État
a élaboré pour la procédure à suivre au sujet de l'inventaire un règlement
qui est un chef-d'oeuvre de casuistique et de fourberie cléricales. Ce qu'on
a fait était le meilleur moyen de concentrer les chrétiens débandés, sans
compter les Juifs qui ont besoin d'une bonne représentation dans un cercle
élégant, car il est inutile d'ajouter que parmi les croisés de l'église
Saint François-Xavier, il y avait aussi deux Juifs.
Paris le 8 février 1906
"TRIBUNA"
Le correspondant parisien , M. Cané , fait un récit des incidents
des églises et constate que la pluie a beaucoup calmé les cléricaux .
Il ajoute à son récit la remarque que la résistance des catholiques,
presque partout fomentée par les curés, n'est justifiée ni par le sentiment
ni par l'intérêt. Les agents de l'administration ont partout procédé avec
beaucoup de tact. On se trouve en présence d'une nouvelle levée de boucliers
des cléricaux contre la République ; mais ces tentatives se termineront
comme les autres .
11 février
1906 : L'encyclique Vehementer nos condamne le principe de la
séparation et encourage les catholiques français à s'opposer aux inventaires
des biens ecclésiastiques. La troupe devra intervenir à plusieurs reprises
pour protéger les fonctionnaires chargés d'ouvrir les tabernacles
Paris le 14 février 1906
Le correspondant parisien de la GAZETTE DE MAGDEBOURG, M.
Treusch, dit qu'il était à prévoir que les événements sanglants des églises
Ste Clotilde et St Pierre-du-Gros-Caillou auraient une répercussion grave
en province. Ainsi Versailles a été le théâtre d'un combat sanglant et acharné
entre la foule et les représentants de l'autorité publique.
Le correspondant, après avoir fait un récit des scènes qui se sont
passées dans l'église St Symphorien; conclut en ces termes:
"On ne se trompera pas, si l'on attribue la nouvelle recrudescence
de la résistance cléricale à l'attitude de la presse catholique, qui, ces
jours derniers. a non seulement déclaré permise et légale la résistance
violente contre la procédure du Gouvernement relative aux inventaires, mais
qui. a directement prêché la révolte ouverte de toute la chrétienté catholique
de France contre la République et qui a invité les fidèles à faire une
guerre civile."
Paris le 15 février 1906
Le correspondant parisien de l'organe clérical l'AVVENIRE d'ITALIA,
M. Tito Mazzoni, dit que le soulèvement des consciences offensées et les
protestations des croyances menacées prennent les proportions d'un mouvement
national. Aussi le correspondant a-t-il cherché à connaître les impressions
personnelles de M. le comte Albert de Mun, l'éminent chef des catholiques
français. M. de Mun n'a pas hésité à déclarer au correspondant, que depuis
des mois, il a dit que la loi sur la Séparation est inapplicable sans le
concours du clergé et des catholiques. Si ce conteurs est refusé, la loi
est fatalement condamnée à être appliquée par la violence. M. le comte dit
aussi que l'invasion de Ste Clotilde par l'autorité publique n'avait pas
d'autre but que la provocation. M. Lépine et ses agents sont restés devant
l'église dans une attitude si menaçante, que les catholiques ont dû supposer
qu'un coup de force se préparait. Peu après, le Ministre de l'intérieur
a donné l'ordre de prendre l'église d'assaut. La provocation du Ministre
de l'intérieur cet hors de doute, continue M. de Mun, que nous sommes dans
notre droit et que nous remplirons notre devoir, en repoussant de nos églises
l'invasion des agents du Gouvernement et là dessus ne faut pas laisser subsister
la moindre équivoque. L'inventaire prépare, en certains cas, la confiscation
des biens d'églises. Or, la loi de Séparation ne peut être acceptée par les
consciences catholiques, tant que le Pape ne l'aura pas approuvée, et nous
devons , en attendant que le Pape se prononce, empêcher que la loi soit appliquée.
Indépendamment des sympathies que suscitent les hommes et les femmes de courage
qui ont. manifesté leur foi, il faut déclarer, sans crainte de commettre
une erreur, qu'ils ont le droit de le faire. La conduite du Gouvernement
est inexcusable, car son devoir était de faire connaître en entier, le règlement
destiné à compléter la nouvelle loi. Il a manqué de prévoyance ou il a voulu
se livrer à une provocation, car il devait connaître l'état d'âme des catholiques,
qui depuis six mois sont livrés sans défense aux brutalités des Jacobins.
Les lieux sacrés de Ste Clotilde et de St Pierre du Gros-Caillou ont été
traités pis que par des brigands. Il est honteux de voir un Gouvernement
envoyer ses agents saccager les églises. Nous autres catholiques, conclut
M. de Mun, nous ne pouvons qu'être contents que de lamentables conflits
aient eu lieu: une loi qui produit de pareils désordres est une loi condamnée.
Paris, le 17 Février 1906.
Le correspondant parisien de la "Tribuna " M. Carré, fait
remarquer que la nouvelle tactique adoptée pour procéder aux inventaires
dans les églises a donné d'excellents résultats.
25 février 1906: Circulaire invitant
les préfets à terminer les opérations d'inventaires avant le quinze mars,
c'est à dire quelques semaines avant l'ouverture de la campagne électorale.
Paris, 22 février 1906
Le correspondant parisien de la "Strassburger Post" dit qu'à Paris
on se casse la tête pour deviner pourquoi le pape a choisi précisément ce
moment pour rompre son silence et pourquoi l'encyclique ne contient pas ce
que amis et ennemis s'attendaient à y trouver. Il a déclaré ne vouloir parler
que lorsque les règlements relatifs aux associations cultuelles auraient
été publiés. Ces règlements se font toujours attendre, néanmoins le pape a
pris la Parole. Sur la question principale, si les catholiques français doivent
obéir ou non à la nouvelle loi, il n'y a pas un mot. On ne peut s'expliquer
ce procédé étrange autrement que par le fait que les scandales des églises
ont mis dons l'embarras le Vatican. Ces scandales sont au point de vue
religieux réjouissants en tant qu'ils montrent le zèle des fidèles, mais
ils sont aussi dangereux par ce qu'ils provoquent les ennuis de l' l'église.
Le pape a divisé on deux parties sa déclaration officielle. La première
qui vient d'être publiée doit encourager les fanatiques. L'autre partie
qui paraîtra prochainement conseillera aux catholiques la formation des
associations cultuelles. Voilà comment les républicains modérés s'expliquent
l'attitude de Pie X Mais il est à craindre que l'anathème lancé par le pape
excitera tellement les fanatiques qu'il sera plus tard impossible au Saint
Père de les calmer. Cet état d'esprit est assez grave déjà parce que l'inventaire
des églises n'est pas encore terminé; il y a encore les trois quarts de
l'ouvrage à faire. Il est à craindre que les troubles recommencent maintenant
que le Pape a condamné la nouvelle loi. Sur un point l'Encyclique a raison
: c'est en effet une anomalie de voir l'État Français, qui ne veut plus
avoir de rapport avec l'Église, rester propriétaire de tous les bâtiments
du culte; puisque les catholiques doivent pourvoir eux-mêmes aux besoins
du culte, on devrait au moins leur abandonner la propriété des bâtiments.
Alors l'État n'aurait pas besoin de dresser des inventaires : la loi sur
les associations de 1901 suffirait amplement. Peut-être la tournure des choses
amènera-t-elle l'État à renoncer à la propriété des immeubles du culte.
Paris le 23 février 1906
(de Londres)
"Daily Express"
(De notre Correspondant spécial à Rame)
Grâce aux bons offices du Cardinal Merry del Val, Sa Sainteté le
Pape Pie X m'a accordé la faveur d'une interview Dimanche dernier ..................
J'expliquai brièvement ma mission-Comment j'avais été envoyé pour
le questionner-avec sa permission-sur les événements récents et plus spécialement
sur la loi de séparation entre l'Église et l'État en France et lui demander
s'il voudrait me révéler quelque chose de ses intentions et de ses pensées
à ce sujet.
Certainement, Pourquoi ne vous permettrais pas de rapporter tout
ce que je pourrai vous dire dans le cours de cette conversation ? Nous ne
craignons pas la lumière. Il n'y a que cinq ou six mois nous espérions
encore que la Loi de Séparation ne serait pas adoptée, et cependant elle
a été votée avec une facilité déplorable spécialement par le sénat ...................................
Lorsqu'un contrat a été signé entre deux personnes, il est d'usage,
pour celui qui veut le faire cesser, d'en aviser l'autre partie. Je ne sache
pas que l'abrogation du Concordat m'ait été jusqu'à présent notifiée officiellement
et maintenant que la France n'a plus de représentant ici, on peut se demander
qui sera chargé de cette notification.
Puis-je demander à Votre Sainteté quelle politique sera adopté. Il
y a en France un grand nombre de catholiques qui sont accablés et....
Et remplis d'impatience, a ajouté Sa Sainteté, d'un ton de reproche.
Oh, ces Français, ils sont toujours pressés, toujours impatients, toujours
irritables, Vous êtes venus pour me demander quelques mots, un seul suffira
"Attendre". J'ai moi-même décidé d'attendre. Certainement je parlerai,
mais en tempe voulu, et ce n'est pas encore maintenant. C'est une loi perfide,
pleine d'embûches et de pièges. Quelques-uns sont apparents, d'autres seront
découverte plus tard. Toute loi peut être appliquée de différentes façons.
En ce qui concerne la Loi de Séparation, elle est adoptée mais ce n'est
pas tout, il faut l'appliquer. Quand nous pourrons nous rendre compte de
la position exacte de nos adversaires, alors nous découvrirons la nôtre.
Nous sommes prêts.
Pour le moment, je n'objecte pas à ce que l'on m'appelle "un homme
inerte". Inerte, soit, mais inerte dans les mains de Celui qui me soutient,
et par Qui et pour Qui je montrerai une puissante activité lorsque le jour
de l'action viendra ................................
Les Catholiques sont sur le point de souffrir des persécutions, mais
qu'ils ne craignent point. La France ne se séparera jamais finalement de
cette Église à laquelle elle est toujours restée fidèle en dépit de tant
de tentatives à cet effet. L'Église non plus, ne l'a pas abandonnée. Vous
ne trouverez pas un seul mot contre la France dans tout le Livre Blanc.
Sa Sainteté mentionna ensuite, d'une façon brève, ce qu'il y a lieu
d'attendre pour l'avenir. Il fit allusion à la Convocation prochaine de l'Assemblée
ou Conseil des Évêques de France, à la création, si c'est nécessaire, d'une
sorte de Conseil d'État de l'Église auquel appartiendraient les plus notables
parmi les anciens juges et Présidents ou notabilités de l'ordre judiciaire.
Tout cela sera fait petit à petit, déclara -t-il d'une voix douce,
puis il ajouta d'un ton ferme, mais je vous promets que ce sera fait.
Paris, le 28 février 1906
Parlant des relations des Églises et de l'ÉTAT en France, le correspondant
du "MORNING POST" se demande si les scènes turbulentes déchaînées
à l'occasion des inventaires sont simplement une protestation contre la nouvelle
loi sur la Séparation des Églises et de l'État ou si ce sont les préludes
d'une campagne prolongée. Les catholiques sont tout à fait dans cette dernière
disposition, si le mot d'ordre dans le sens de la guerre leur vient de Rome.
Les Associations Cultuelles sont condamnées par le Pape, et il est fort
probable que pour les remplacer, on fondera des sociétés secrètes.
L'avvenire d'Italia. Le correspondant
parisien, M. Tito Mazzoni, dit que l'Encyclique a produit une grande impression
sur les catholiques français. les blocards qui espéraient voir le pape
accepter la loi sur la séparation, sont consternés et craignent que le
verdict du pape n'ait une répercussion fâcheuse pour eux aux prochaines
élections législatives.
Rome a parlé, disait le comte de Mun à M. Mazzoni en lui serrant
la main, la loi est solennellement condamnée par le pape. On peut ajouter,
continuait M. de Mun, que l'acte pontifical, la majestueuse condamnation
prononcée par Pie X a un caractère plus grave encore que celui du célèbre
bref de Pie VI. Il n'y a pas en France un seul catholique, un seul homme
de bon sens qui n'en apprécie les conséquences incalculables.
M. de Mun a pris note des commentaires des journaux radicaux et socialistes
qui présentent l'Encyclique comme une protestation platonique. Mais, fait-il
remarquer, ceux qui se montrent le plus dédaigneux sont troublés et ont
peur. Ils commencent à comprendre leur erreur et prévoyant en quelles discordes
tragiques le pays va se trouver, ils en sentent déjà la responsabilité.
M. de Mun rappelle ensuite longuement ce qui s'est passé en 1791
lors de la Constitution Civile du Clergé et il ajoute : l'Encyclique de
Pie X a déjà produit ce bons résultat qu'elle a créé l'union et l'accord
de tous les catholiques. il se peut que le Gouvernement redouble les persécutions,
mais les catholiques agiront suivant les instructions du Chef vénéré de
l'Église et braveront les dangers. Le pape, comme un bon capitaine qui
conduit ses hommes à la bataille, nous invite aux épreuves et reste avec
nous de corps et d'âme.
Paris le 5 mars 1906
le correspondant parisien du Strassburger Post, après avoir
parlé des troubles que l'inventaire des églises a provoqué en province,
relève particulièrement des cas d'indiscipline
des officiers à Saint-Servan. Le commandant et deux capitaines qui ont
refusé d'obéir même à l'ordre de leur général, dit le correspondant, seront
renvoyés devant le conseil de guerre de Rennes. Les tristes expériences du
procès Dreyfus en 1899 montrent combien il est difficile d'y trouver des
juges militaires impartiaux. Il n'est pas impossible que les trois officiers
soient acquittés.
Leur révolte a fourni d'autre part des arguments aux antimilitaristes
qui disent qu'ils peuvent exciter les soldats à la désobéissance puisque
les officiers donnent l'exemple. Le fait que dans un seul bataillon les
trois premiers officiers sont catholiques avant d'être officiers, jette
une lumière étrange sur l'esprit qui règne dans le corps d'officiers. Par
là se justifie jusqu'à un certain point la surveillance que les loges maçonniques
ont exercée sur les tendances cléricales et réactionnaires des officiers.
M. Guyot de Villeneuve a repris la publication des notes volées aux
loges et qu'il a achetées. De diverses garnisons ces notes rapportent que
les officiers comptent sur une restauration monarchiste. Après le jour de
l'incident de Saint-Servan, les fiches maçonniques éveillent l'idée qu'elles
ne sont pas sans fondement. dans tous les cas, l'ex-capitaine Guyot de Villeneuve
rend un mauvais service à ses camarades en publiant ces fiches juste en ce
moment.
Paris le 5 mars 1906
M. Clemenceau publie dans la Nouvelle Presse libre de Vienne
un long article sur le conflit religieux et la loi de séparation. Il critique
la loi qui est illogique et bâclée de morceaux hétérogènes. Mais, ajoute-t-il,
presque toutes les lois faites par les parlements ont plus ou moins ce
défaut. Il ne faut donc pas être trop sévère pour la loi de séparation.
Ce n'est pas une œuvre miraculeuse, car il n'y a plus de miracle. Puis
il ne faut oublier que ce sont des adversaires résolus de la séparation
qui y ont collaboré. Il ne faut pas s'étonner si elle n'a pas la simplicité
majestueuse d'une solution mathématique. Née d'une situation pleine de contradiction,
la nouvelle loi est pleine de contradictions. Les catholiques, qui ont jusqu'ici
vécu de privilèges, doivent aller à l'école de la liberté. Sans doute il
est bon de les soutenir dans leur premiers pas.
M. Clemenceau, passant ensuite à l'analyse critique de la loi, trouve
déjà une contradiction à l'article 1er qui dit que la République ne paye
aucun culte, et pourtant le budget des cultes est maintenu sous forme de
retraites à payer. L'article 4 offre les principales difficultés. Il dit
que les biens du culte doivent passer entre les mains des futures associations
cultuelles. Mais s'il y a plusieurs associations cultuelles dans une paroisse,
laquelle sera reconnue comme légale ? Comme la décision dépend des autorités
ecclésiastiques, on verra des hobereaux et des réactionnaires s'emparer des
biens contre la République et des ouvriers, petits bourgeois et paysans
républicains qui fonderont une association catholique verront que la république
leur refuse la manne, car la République cherche avant tout à soutenir ses
propres amis.
Le clergé se lancera dorénavant à corps perdu dans le combat politique.
Ce qui est encore plus beau, c'est que la loi adjuge les bâtiments du culte
aux Associations cultuelles et accorde un monopole de propriété à une organisation
politique ultra-montaine. En réalité, il n'y a pas de séparation, on a
créé un monopole nouveau et plus étendu pour l'Église. La question de la
"vraie" séparation ne peut encore disparaître du programme des républicains.
7 mars 1906 : Circulaire aux préfets leur
demandant, en présence du vote de la Chambre, de surseoir jusqu'à nouvel
ordre à toutes les opérations d'inventaires susceptibles d'entraîner le
moindre conflit
Paris, le 8 mars 1906
Le correspondant parisien du Vorwaerts dit que les hobereaux
féodaux, de concert avec les curés attisent par tous les moyens la révolte
des paysans. Jusqu'ici, il n'y a pas de grand résultat. En Bretagne, dans
la Haute-Loire et dans la Lozère, ils trouvent cependant des fanatiques.
Il est d'ailleurs bien étonnant que le Gouvernement envoie des agents du
fisc sans une escorte suffisante et ne fasse intervenir la force que lorsque
les agents ont la tête cassée. Comme les paysans armés de fourches et de
faulx sont assez prudents pour ne pas marcher contre les troupes, la tactique
du Gouvernement n'est due évidemment qu'à la peur de l'insubordination des
officiers. Cette peur d'avoir des démêlés avec la coterie cagote de l'armée
se montre aussi dans les arguties juridiques avec lesquelles le semi-clérical
ministre, M. Étienne, cherche à sauver les trois officiers révoltés. On a
déjà découvert que ces trois officiers ne peuvent être punis que d'une peine
d'arrêt d'un jour à trois mois. Dans tous les cas, ces révoltés resteront
à l'armée.
Il ne faut pas se laisser duper par les criailleries de cléricaux.
L'incident de Champels a été exagéré. Ce n'était pas aussi sanglant que
c'eût été s'il s'était agi d'une grève. Pendant que les paysans abrutis
par les calotins risquent leur peau, la coterie des nobles se contente d'un
martyre plus bénin. Dernièrement, une demoiselle noble de 17 ans a été condamnée
à 6 jours. Là-dessus des cris de putois, comme si les lois n'étaient que
pour les plébéiens. Sans doute, on peut être d'avis que c'est cruel de punir
une enfant qu'on ne peut pas rendre responsable des idées qui lui ont été
inculquées par les sœurs. Mais combien de centaines de filles plus jeunes
encore ont été encore plus durement frappées pour des délits de grève sans
éveiller la pitié des dévots.
Paris, 11 mars 1906
Le correspondant du VORWAERTS, parlant de la révolte excitée
par les cléricaux dans la Haute-Loire, fait les réflexions suivantes :
Les paysans auxquels on a monté la tête n'ont pas une idée de la
vraie signification des inventaires. Les calotins leur mentent en chaire
lorsqu'ils disent que la République païenne et juive veut fermer les églises
et interdire tout service religieux. Ils racontent aussi que le Gouvernement
aurait promis aux socialistes de prendre les propriétés des paysans tour
les distribuer aux révolutionnaires.
C'est la faute de la République bourgeoise qui a si longtemps laissé
l'école entre les mains du clergé, si maintenant les monarchistes peuvent
ainsi abuser de la naïveté des populations rurales. La proximité des élections
est une garantie qu'on continuera les excitations et, à en par la marche
suivie jusqu'ici les opérations d'inventaires peuvent traîner jusqu'en avril,
c'est-à-dire jusqu'aux élections, et voilà ce que désirent les réactionnaires.
L'audace des cléricaux est augmentée encore par la lâcheté du Gouvernement
qui n'ose rien faire contre la révolte cléricale des officiers. Pour les
officiers la couronne du martyre est à très bon marché, ils en sont quittes
avec quelques jours d'arrêts.
Une chose caractéristique encore à propos du cléricalisme dans l'armée,
c'est l'amende honorable du vieux Galliffet qui, avide de réclame, ne laisse
passer aucun incident sans placer son mot. Ce venimeux roquet était, au
point de vue esthétique, plus sympathique à l'époque où il pouvait encore
mordre. Maintenant, pour employer un mot de Henri HEINE , il ne sait qu'aboyer
et mouiller.
Un autre service notera ce jour dans le même journal , que le correspondant,
en parlant de la révolte des paysans cléricaux, relève les
paroles séditieuses de l'abbé JANVIER et dit :
Il faut sans doute rendre hommage au Gouvernement qui accorde aux
catholiques une si parfaite liberté de parole. Seulement, on désirerait qu'il
accorde la même tolérance à tous les partis.
La révolte des cléricaux est beaucoup plus grave que toutes les
proclamations des antimilitaristes à qui on a infligé des années de prison.
Jusqu'ici, on n'a pas vu de manifestation de troupiers comparable aux adresses
de félicitations que des officiers de divers régiments ont envoyées aux
officiers révoltés.
Le correspondant parisien de la GAZETTE
DE MAGDEBOURG dit qu'il était à prévoir que les inventaires provoqueraient
en Province une résistance beaucoup plus violente qu'à Paris. De tous
les côtés, on apprend que du graves conflits ont lieu entre les paysans
qui veulent protéger leurs églises contre la prétendue profanation et spoliation
des agents du fisc. En présence de l'attitude des montagnards de la Haute-Loire,
le Gouvernement se trouve dans le plus grand embarras.
Le correspondant, après avoir fait une description un peu chargée
des diverses phases du conflit, conclut qu'on doit s'attendre à des combats
encore plus sanglants.
Le correspondant parisien du "PESTI NAPLO," organe de l'opposition
hongroise, dit que dans l'affaire des inventaires des églises le calme
est revenu à Paris, mais l'agitation n'en est que plus grande en province.
Les défenseurs des églises parisiennes se composaient de deux éléments hétérogènes
: les aristocrates qui se sont contentés de la pose pure et simple et la
canaille qui, lâche et misérable, s'est dispersés après un petit tapage.
Les gens de province ce sont des croyants sincères. Ce ne sont ni des aristocrates,
qui ont de l'influence sur le clergé, ni de la canaille vénale. Ce sont
des gens prêts à prendre la fourche, si on les excite par des sermons, et
ces excitations ne manquent pas.
Dans la communauté israélite du Paris, quelques fanatiques ont voulu
aussi provoquer des scènes violentes, mais, grâce à un stratagème de M.
de Rothschild, l'inventaire rue de la Victoire s'est fait sans incidents.
Les belliqueux parmi les Juifs en sont furieux, mais M de Brunetière approuve
l'attitude de M.. de Rothschild et blâme en général ceux des ministres qui
excitent à la révolte.
"STAMPA"
Le correspondant parisien qui signe "Bergeret" a essayé de s'informer
de ce que pense le peuple sur le procédé des inventaires dans les églises
et il s'est adressé à une marchande de marrons. Cette brave femme lui a
dit que "les casseroles sont venues saccager les églises parce que le gouvernement
a besoin de fonds secrets pour les élections. Tous les objets d'art précieux
des congrégations ont été achetés pour quelques sous par le baron de Rothschild.
Il y a des dames qui se sont l'ait des volants pour leurs robes avec les
soutanes des prêtres." Et voilà , remarque le correspondant , comment on
écrit l'histoire . Si les catholiques parisiens avaient été éclairés sur
la réalité des choses, tout se serait passé dans le plus grand calme. Dans
cette rébellion , on doit voir la preuve d'un esprit combatif ineffaçable,
c'est un peuple qui a la guerre dans le sang. Un gouvernement sage saurait
canaliser ces énergies dangereuses que travaille un sang trop généreux, mais
la franc-maçonnerie et le socialisme qui sont actuellement au pouvoir ne
peuvent pas former un gouvernement sage, et , d'autre part, il n'est pas
prouvé qu'un gouvernement sage puisse exister en France. Le correspondant
conclut en disant que la vérité a été dite par M. Ribot à la Chambre. Le
gouvernement a manqué de mesure et de tact. Le jacobinisme ne se préoccupe
jamais des conséquences de ses actes. Le gouvernement était pressé, il n'avait
pas le temps d'expliquer aux marchandes de marrons que les calices et les
ciboires ne seront nullement pris par le gouvernement.
Le correspondant parisien de "LA STAMPA" qui signe Bergeret,
croit devoir analyser, au point de vue du chroniqueur politique, les épisodes
de la révolte catholique à Paris. La révolte, fait-il remarquer, ne résulte
pas d'un conflit entre l'Église et l'État, puisque le clergé l'a subie
plutôt que provoqués: elle n'est pas non plus une levée de boucliers royalistes,
puisque parmi ceux qui protestaient contre les agents du fisc se trouvaient
beaucoup de prolétaires: les incidents sont l'œuvre des femmes, des Parisiennes.
Toutefois, ils n'auront pas une grande influence sur les destinées de la
République. On devrait les inscrire dans le petit livre d'or de la psychologie
féminine. Le correspondant ajoute que, sans se départir de l'impartialité
à laquelle l'oblige sa qualité: d'étranger, il éprouve une profonde sympathie
pour la gracieuse férocité de ces femmes dans la défense de leurs églises.
La femme, en effet. qui égratigne est délicieuse. Renan aurait éclairé le
spectacle de ces jours derniers de son plus doux sourire. Il aurait eu beaucoup
de plaisir à voir un essaim de Parisiennes parfumées répéter, après vingt
siècles, avec automobiles à la porte, le sublime poème des catacombes, risquant
au moins une toilette de Paquin dans la lutte avec les agents de la force
publique. Il aurait dit , que s'il est vrai que la Parisienne est le symbole
le plus délicat de l'amour, elle doit être aussi le vase de la foi. La Parisienne
est plus femme que toutes les femmes et rien n'est plus inné à l'être de
la femme que l'amour et la: foi.
Sur les boulevards de Paris, le sinistre troisième sexe, qui consiste
à n'en avoir aucun, ne s'est pas encore acclimaté. Les passions terrestres
et les passions célestes vont ensemble. Les Parisiennes sont aimantes et
croyantes; elles sont aussi superstitieuses. Le correspondant rappelle,
à ce propos, que les aïeules de ces mêmes Parisiennes écoutaient des philosophes
qui, dans le langage sec et élégant du 18° siècle, leur expliquaient qu'un
peuple vertueux n'a pas besoin de religion. Mais cette théorie a été abandonnée
depuis et il y a, à Paris, des autels pour les péchés et des autels pour
la rédemption.
Paris le 13 mars 1907
D'un correspondant
-Au sujet de l'organisation du Culte
Des instructions pontificales sont arrivées à l'évêché de Paris,
et ces instructions concernent principalement l'organisation du culte privé,
qu'on considère comme devant être adopté avant longtemps.
A Rome on estime que la rupture est définitive entre le Gouvernement
et l'Église, et que tout espoir de transaction au sujet de la location
des édifices du culte doit être abandonné. Il va falloir sa préoccuper
de l'exercice du culte et avoir recours à l'exercice privé. C'est sur
ce point que portent principalement les instructions pontificales, et
c'est sur cette question, comme sur l'organisation dans ses lignes générales
du denier du culte, que les évêques auront à se prononcer dans la prochaine
réunion qu'ils tiendront fin avril, ou commencement de mai, quoi qu'on
dise.
Les évêques, depuis les décisions préfectorales annulant un grand
nombre de décisions prises par les municipalités au sujet de la location
des églises, sont partisans du culte privé, dont ils ne voulaient pas jadis,
et c'est pour ce motif que les curés ont reçu l'ordre de quitter les pays
où les contrats de location ont été refusés.
L'adoption du culte privé est la solution qui satisfait le plus
M. Piou, car elle entraîne l'organisation du denier du culte, et celui-ci
la création d'associations de catholiques pour recueillir cet impôt nouveau
genre.
Or, je vous l'ai dit il y a déjà quelques temps, M. Piou compte constituer
ces associations avec ses groupes de l' Action libérale, ce qui fera de
lui le surintendant général de l'Église de France. On a prétendu que les
évêques repoussaient ces associations; c'est une erreur. Les évêques les
ont repoussées, et les repousseront, c'est vrai, tant qu'il, craindront
que le gouvernement ne les adopte, et ne les baptise "cultuelles" pour donner
la change à l'opinion publique et faire croire à la soumission du clergé,
mais ils s'empresseront de les adopter et de les prescrire le jour où la
rupture étant définitive le public aura compris que la clergé vit de ses
propres ressources et organise son existence à sa guise.
Paris, le 16 mars 1906
Le correspondant du "VORWAERTS" dit : "C'est un mensonge audacieux
que de dire que c'est la Loi qui ait provoqué l'agitation de la population
rurale. La fermeture des couvents et des écoles congréganistes sous les
deux Ministères précédents a bien autrement affecté la vie religieuse en
province que les inventaires, et pourtant alors, la résistance fut insignifiante.
Sans 1a proximité des élections qui a fait faire aux monarchistes
leur campagne de mensonges éhontés, tout se serait passé tranquillement.
Maintenant les antirépublicains se sentent les plus forts.
Dans les régions les plus acharnées, on ne formera point d'Associations
Cultuelles, et les prêtres perdront leur droit à la retraite, chose peu
agréable. L'inventaire est un avantage pour les fidèles, car on a volé beaucoup
d'objets d'art qui faisaient partie des biens de l'Église. Mais uns révolte
a une logique a elle. Il y a dans la révolte: des paysans la haine contre
les citadins, la défiance contre les hommes politiques, des préjugés bêtes
et de la superstition.
Les menées des cléricaux ont provoqué le mécontentement du petit
rentier qui veut sa tranquillité. Du reste, beaucoup de nationalistes commencent
à se dire que c'est peut être une faute d'avoir renversé M. Rouvier, dont
l'attitude équivoque leur profitait".
Paris le 4 avril 1906
"I1 ne sert à rien, dit le Correspondant du "SUNDAY TIMES",
de dissimuler que le Gouvernement de la République se trouve très ennuyé
de la tournure que prend la question religieuse".
Le correspondant ajoute qu'il tient de source sûre que les troubles
de Province sont beaucoup plus graves que ne l'avoue la presse parisienne.
La loi n'accorde les biens de l'Église qu'aux Associations cultuelles, et
si les catholiques refusent de les constituer, on fermera 40.000 églises,
ce qui provoquera une vaste insurrection. Il y a bien divergence de vues
parmi les catholiques. Vingt-trois personnages de la plus haute situation
ont adressé une lettre confidentielle aux évêques, en insistant auprès d'eux
pour qu'ils ne mettent pas d'obstacles à la loyale acceptation de la loi qui,
disent-ils, laisse aux catholiques une parfaite liberté de culte et de conscience.
M. le Comte ALBERT de MUN a publié une protestation éloquente contre cette
lettre. A en juger par l'écho qu'ont trouvé ces deux lettres, il est évident
que le Comte de MUN a trouvé la note populaire.
Un correspondant de Droite envoie le renseignement suivant :
"Divers journaux conservateurs de Province ont publié la plaidoirie
de M° BREJEAN devant le Conseil de Guerre de Bordeaux. D'autres se préparent
à la publier dans un but déterminé. Ceux qui l'ont reproduite ont envoyé
le numéro la contenant à beaucoup d'officiers, notamment à ceux de la garnison
de Bordeaux.
"C'est une façon de propagande. Or. veut, en vu des inventaires
encore à faire, qu'il reste bien établi que l'autorité civile a le devoir
strict de requérir, dans la forme de la loi, tous les ouvriers civils susceptibles
de lui prêter concours avant d'avoir recours à l'armée.
Le correspondant parisien du "Vorwaerts" appelle jugement
du Conseil de Guerre de Rennes un jugement de défi et signale l'irritation
que cette sentence a provoquée dans le monde républicain. Il n'est
que trop manifeste que la coterie militaire a voulu marquer son mépris
du pouvoir civil et démontrer qu'elle place ses sentiments cléricaux au-dessus
de l'obéissance jurée à la Patrie.
Pour les socialistes la moralité s'en dégage tout naturellement.
Le verdict a tout simplement prouvé que la discipline exigée au nom de
la patrie n'est qu'un moyen de faire de l'armée l' instrument docile de
la classe privilégiée. La discipline est une chose sacrée quand elle oblige
les ouvriers revêtus de l'uniforme de tirer sur d'autres ouvriers qui luttent
contre l'exploitation du capital.. Dans ce cas, réfléchir est une haute trahison,
refuser de marcher est une rébellion. Mais aux officiers, il un permis
de se mutiner pour sauver un privilège de l'église en dépit de la volonté
légale de la nation. D'ailleurs, on accorde maintenant le droit de grève
aux troupiers aussi à la condition de l'exercer en faveur des cléricaux. Qu'on
compare le traitement de ces officiers réellement rebelles avec le jugement
des antimilitaristes appuyé par des considérants hypocrites. Ces antimilitaristes
n'ont été liés par aucun engagement de service. Pour les républicains bourgeois,
il y a là une expérience amère. Trente-six après la fondation de la République
la sédition légitimiste dispose toujours d'une grande partie des officiers.
Tout récemment encore ces républicains bourgeois de la Chambre ont vilipendé
et suspecté le général André, le seul ministre de la Guerre démocratique
qu'on ait jamais eu. La République bourgeoise traverse une phase critique.
Elle ne peut, sans se faire décapiter, laisser passer la révolte des officiers
cléricaux, mais elle ne peut pas non plus créer une armée démocratique.
La démocratie veut le peuple armé, voilà qui fait peur à la bourgeoisie.
Le correspondant parisien du Mornig Post dit que le nouveau
Gouvernement s'est incliné devant l'orage déchaîné par l'affaire des inventaires
et qu'aucun trouble n'est à craindre avant la fin des élections. Les émeutes,
cependant, sont symptomatiques pour d'esprit qu'elles révèlent et qu'il est
utile d'analyser.
La presse anglaise a vu là une tentative de la minorité qui, après
avoir épuisé les moyens légaux, a recours à la violence pour rendre impossible
l'application d'une loi que la majorité des Français approuve. Il y a
là quelque chose de vrai, mais ce n'est pas toute la vérité. Dans son ensemble,
on ne peut pas considérer la résistance comme l'acte désespéré d'un parti
battu. Elle a été spontanée, très étendue, et sa véhémence a surpris les
chefs de tous les partis. Elle a été condamnée par une grande partie du
Clergé avec une énergie qui, parfois, a compromis l'autorité du prêtre.
Le cas ce M. Jean RAFFIER le célèbre sculpteur, est typique. Cet
homme, né catholique, ne pratiquais pas; mais au moment des inventaires,
il fit son apparition à l'église pour la défendre. L'Église de France
a des milliers de défenseurs de ce genre.
Pour la première fois, le peuple voit l'application de la loi de
Séparation dont jusqu'ici il n'avait qu'une idée vague. L'inventaire est
une formalité, mais une formalité vexatoire aux yeux des électeurs. Les
Français instruits sont d'avis que sans une transmission de propriété,
il ne peut pas y avoir d'inventaire et qu'on aurait dû attendre la formation
des Associations cultuelles. Les Français qui n'ont pas d'instruction,
surtout les paysans, se soucient peu de savoir si la fabrique sera appelée
Association cultuelle; ce qui importe, c'est la question de propriété. La
maison de Dieu est leur maison, le prêtre est leur prêtre. Ils se disputent
souvent avec le curé, mais ils tiennent a ses services. Le grand-père a
peut-être donné une chaise à l'Église, on y tient. Le paysan sait que les
objets ne seront pas emportés, mais il se demande ce qui arrivera demain.
Son député radical lui avait dit qu'on n'expulserait que les mauvais congréganistes
qui ne se soumettaient pas à la loi. Or, aujourd'hui, tous sont partis.
Le gouvernement, a dit un député républicain au correspondant, a
réussi à matérialiser la question de la Séparation, c'est une faute grave
qu'il sera difficile de réparer.
Le correspondant parisien de la Strassburger Post fait remarquer que la déclaration du Cabinet SARRIEN diffère par une nuance de celle du Ministère ROUVIER. On y menace les instigateurs des troubles religieux. Aussi la presse d'opposition voit déjà la prochaine convocation de la Haute-Cour où plusieurs chefs réactionnaires auront à comparaître. Un complot clérical contre la République, ce serait sans doute pour le gouvernement actuel une excellente préface aux élections. Mais il est fort douteux qu'on puisse prouver l'existence de ce complot. Jusqu'ici les troubles ont un caractère tellement insensé qu'on croit plutôt au fanatisme aveugle qui n'est dirigé par personne. Aussitôt que les travaux des champs absorberont les paysans, il sera très facile de terminer les inventaires.
6 et 20
mai 1906 : élection législative après laquelle les anticléricaux sont
encore plus nombreux à la Chambre.
Le correspondant parisien de la "GAZETTE de FRANCFORT" ; M. Émile Ney, trouve que la situation du clergé en France commence déjà à sentir les effets de la loi sur la Séparation. Au Vatican on hésitait à permettre aux prêtres de faire valoir auprès de l'autorité civile leur droit à la retraite, parce que cette permission aurait pu être interprétée dans le sens d'une acceptation de la nouvelle loi. Le Saint-Siège aurait bien voulu ajourner cette affaire dans l'attente d'une victoire réactionnaire, mais beaucoup de prêtres, et même des évêques, ont déclaré ne pouvoir rester six mois sans appointements. Pour empêcher que ces nécessiteux ne s'adressent, sans l'intermédiaire de leurs supérieurs ecclésiastiques, aux préfets, le Vatican a autorisé les évêques à recueillir dans leurs diocèses les demandes de retraite et à les remettre au Ministre de l'Instruction Publique. Cette autorisation a été cependant accordée; mais probablement avec une réserve secrète, car la plupart des évêques ont gardé les demandes dans les tiroirs, jusqu'à ce que les élections du 6 mai aient anéanti tout espoir d'un retour au régime concordataire. La crainte de l'archevêque d'Auch qu'on manquer